S’étonner de la catastrophe

Par Jean-Baptiste Semerdjian

Victor Hugo disait qu’il faut « étonner la catastrophe » pour ne pas céder à la peur. L’information en temps réel a infiltré notre vie quotidienne et voilà que la catastrophe devient un événement normal et zappable.

Vendredi 13 novembre, 22h00

La soirée commence et soudain tous nos téléphones vibrent. Le premier réflexe ? Se ruer sur Twitter en suivant l’affreux hashtag #Fusillade. Là, on peut y suivre les rumeurs les plus débiles et surtout lire entre les lignes les vérités les plus glaçantes. Une fois de plus, la parole d’évangile des journalistes est plus forte que toutes les autres. Les premiers chocs visuels frappent ! Une photo de cadavres prise du dernier étage d’un immeuble commence à tourner. Des corps, des pompiers, encore des corps, des policiers cette fois-ci et déjà quelques décomptes macabres. 5 morts ici, 10 par là, et cette salle de concert qui reste alors un mystère d’où s’évaporerait des cris et des coups de feu. Un magma de rumeurs et de vérités dégueule sur nos écrans au fil des scrolls.

De la première question que l’on peut se poser, nous avons déjà tous la réponse : qui a fait ça ? Daesh. La deuxième question devrait être : pourquoi ils ont fait ça ? Et pourtant, on ne se la pose pas car nous avons été habitués à ces attentats sanguinaires désormais.

Vendredi 13 novembre, 23h00

Nos téléphones recommencent à vibrer, cette fois-ci c’est Facebook qui s’agite. « Etes-vous en vie ? Rassurez vos amis en vous localisant » nous intime l’application aux 1 milliard de clients. Comment ne pas rassurer ses amis, ceux qui nous font sourire, vibrer ou trembler ? En deux clics, nous avons tous fait nos devoirs amicaux.

Twitter commence à donner des informations sur les terroristes. Ils sont Français ou Belges et surtout ont notre âge… Cela veut dire qu’entre 20 et 25 ans, alors que nous savourons nos douces années de jeunes adultes, ceux qui étaient nos voisins de banc en primaire, sont devenus des terroristes en puissance. A 25 ans, la tête « pensante » des attentats avait déjà fait des camps d’entrainement en Syrie, tué des mécréants ou encore confectionné des explosifs artisanaux. On sourit un peu en imaginant son LinkedIn et les recommandations associées (terror marketing, physique-chimie, tir à la kalachnikov,...)

Même si aujourd’hui Manuel Valls refuse que l’on explique ces actes, nous nous le devons à nous même. Si à 25 ans, Machin Truc peut tuer froidement d’autres Machin Truc, c’est qu’il y a eu un moment de craquement dans sa vie sociale. Il faut comprendre ces événements au regard de tout ce qui s’est passé avant. Quelles crises pour quel craquement ?

Notre Machin Truc terroriste a été doucement convaincu pour en arriver à une telle violence. Avec des si, on se dit que sans un mauvais terreau pas de crises. Ce qui revient souvent comme explications, c’est l’absence de structure protectrice et d’identité en France, une faille qui mènerait à cette violence. Plus profondément, ce sont les tous-terrains de notre Histoire que les idéologues de Daesh utilisent. Ce sont ces centaines d’années de colonisation, de domination et d’humiliation qu’ils manipulent dans leur sens avec l’unique dessein de déplacer le mal-être du jeune en galère vers l’envie de vengeance contre une France qui ne voudrait pas de lui. Quand on veut faire un terroriste, tous les moyens sont bons, la religion n’est qu’un prétexte.

Vendredi 13 novembre, Minuit

Les coups de feux ont déjà résonné dans la rue de Charonne et François Hollande a tenu son discours de père protecteur. Nos téléphones sont surchargés du message simple et bienveillant : « ca va ? ». Quand l’interlocuteur est éloigné des morts, il renvoie l’appareil par un « oui et toi ? », quant il a été témoin, sa réponse est déjà sur Facebook et pour d’autres, il n’y a(ura) pas de réponse.

Samedi 14 novembre, 10h00 et ensuite

Les lendemains qui pleurent caressent l’irréalité. Nous nous sommes tous d’abord demandés si c’était bien vrai, si ce n’était pas encore un cauchemar comme il nous arrive souvent à force de rafraîchir le newsfeed Twitter juste avant de se coucher. BFMTV braillait pourtant bien ces informations et tout le monde ne parlait que de ça. Il a donc fallu s’y faire, compter les morts, apprendre qu’un proche est en souffrance et parfois pire…

C’est faible car notre pays est faible contre cette menace. Une menace qui vient de l’intérieur et dont les tenants comme les aboutissants sont à portée de métro. Nous avons vu des boucs émissaires apparaitre comme Internet ou l’Islam. Nous avons vu un président reprendre une proposition de l’extrême droite comme si perdre une nationalité faisait le déshonneur d’un extrémiste.

Ce qui frappe le plus, c’est la vitesse à laquelle nous nous sommes habitués au sujet. En 24h, nous avons intégré l’inacceptable. En 24h, nous avons réalisé l’irréalisable. En 24h, nous sommes passés de « certains sont des cibles » à « nous sommes tous des cibles ». Devenus un grand fait divers chassé rapidement par la COP21, nous avons accepté une nouvelle normalité. Parce que l’on peut rien y faire et, pire, il va falloir s’habituer car ce n’est que le début. Cette catastrophe n’est pas un événement d’actualité auquel on peut s’accommoder.

Ce serait alors s’habituer à la violence et renoncer à notre dernière part d’humanité en ne s’étonnant même plus de la catastrophe.