Alban Denoyel

CEO de Sketchfab

Voir la vie en 3D

Par Maxime Verner

« Le monde est en 3D ; pourquoi le web resterait-il en 2D ? »

En sortant de l’Essec, Alban ne savait pas encore qu’il allait participer à la troisième révolution industrielle, chère à Rifkin. En 2008, l’impression 3D semblait encore très loin, et Chris Anderson n’avait pas encore théorisé les « Makers ». Son dernier semestre d’études, il l’a passé à San Francisco, dans une boîte qui vend pinceaux, peinture et autres matériels d’art. Il apprend le code pour lancer un projet e-commerce et visite le Googleplex. Sur le coup, pas d’électrochoc, mais cette atmosphère allait finir par l’emporter en 2011, au moment de créer Sketchfab.

Le scan 3D d'Alban Denoyel himself via Sketchfab

Flashback

  • 2007

    Visite le Googleplex à San Francisco
  • 2007-2011

    Sa période Polka magazine
  • 2012

    Lancement de Sketchfab
  • 2013

    Déménage à New-York
  • 2014

    Sketchfab accélère son développement

L'aventure Polka

En rentrant en France, ce féru de photo, qui faisait du troc dans la cour de récré et a squatté eBay avant l’heure, rejoint un projet entrepreneurial original, à la croisée des médias et de la culture : Polka. Lancé par l’ancien patron de Paris Match, Alain Genestar, Alban est le deuxième employé de la maison, ce qui le pousse à toucher à la finance et à la gestion, tout en plongeant dans le pôle web et le « biz dev ». Cet environnement interactif, mélangeant plusieurs générations dans un projet nécessitant un travail acharné, a constitué un bouillon de compréhension parfait pour ce jeune entrepreneur dans l’âme. Ayant compris, sur le terrain, que le seul job qui pourra répondre à toutes ses attentes sera celui qu’il créera lui-même, il quitte Polka le soir de Noël 2011.

Sculpteur, il s’intéresse aux techniques de moulage et de sculpture, et découvre l’impression 3D par l’intermédiaire de Cédric Pinson, un passionné qui baignait depuis douze ans dans la 3D et avait bossé sur un projet de partage de fichiers 3D. Alban, fasciné par le projet et le prototype déjà avancé, veut le faire connaître au monde entier,déjà . Les deux compères s’associent rapidement pour créer Sketchfab. Après un mois et déjà plus de mille utilisateurs, ils intègrent le Camping et se retrouvent à finir l’année 2012 à San Francisco (encore), grâce à Webforward. Un troisième larron, Pierre-Antoine, les rejoint, et ils lèvent des fonds en France dès janvier 2013.

L'Amérique, ils l'ont voulu, ils l'ont eu

Lié dès le début au monde anglo-saxon, Sketchfab a besoin d’un pied outre-Atlantique, et Alban identifie New York comme la ville parfaite, la Mecque du hardware, du print 3D et des médias. En allant serrer la louche de Kickstarter, Makerbot ou Quickshare, et en étant sur le même créneau horaire que ses « users » (40 % sont aux US), Alban vit dans son écosystème. En intégrant Techstars, il a aussi pu profiter des conseils et de l’entregent d’investisseurs comme David Cohen ou Fred Wilson, pour finalement lever 2 millions de dollars fin 2013. Et il traverse tous les matins le Manhattan Bridge en vélo...

« En France, les gros business angels se comptent sur les doigts d’une main et investissent sur des projets e-commerce ou des plateformes qui ont déjà un pied dans la monétisation », remarque-t-il. Pour lui, « le plus urgent est de développer un produit qui a des utilisateurs. » Revenir dans l’hexagone n’est pas dans ses plans. Pourtant, il reconnaît volontiers que la France a de meilleurs ingénieurs et développeurs, notamment en 3D (grâce à l’empreinte de Dassault Systèmes). Mais l’application de la technique est une autre affaire. Quand les Américains vendent la vision et font ensuite la « techno », les Français développent sans savoir comment l’utiliser ou à qui cela servira. « C’est assez lié au système de financement, qui prend moins de risques et pousse à monétiser plus vite, obligeant les plateformes à se tourner vers le BtoB. Aux US, il y a plus d’acquéreurs potentiels et de ressources, de milliardaires issus de Google ou de Facebook. »

 
« Le plus urgent est de développer un produit qui a des utilisateurs »
Le taureau de Wall Street d'Arturo Di Modica

La 3D pour tous

Alban Denoyel veut créer la plateforme de référence pour le partage de fichiers 3D. Des musées, des architectes et des projets Kickstarter utilisent déjà Sketchfab, mais, à l’heure où les scans 3D seront dans tous les Smartphones, une plateforme prendra tout son sens.

Encore un truc pour 2040 ? Fin novembre 2013, Apple rachetait PrimeSense, la start-up israélienne leader de la construction de capteurs sensoriels (à l’origine de la Kinect). On peut ainsi imaginer que le prochain iPhone puisse servir de scan 3D : des photos d’un objet produiraient son fichier 3D via une application et non plus un hardware. C’est déjà possible, notamment grâce à 123D. Si Sketchfab devenait la plateforme de référence pour publier les contenus issus de cette technologie, nos Frenchies auraient réussi leur pari. Un premier pas vient d'être franchi puisqu' Adobe vient d'annoncer l'ajout d'une connexion de son logiciel Photoshop avec le format des fichiers 3D, et la possibilité de l'uploader sur Sketchfab.

Et ils sont bien partis : ils ont une interface utilisateur simple à utiliser, un format propriétaire fondé sur un standard ouvert de Mozilla (webGL), un écosystème de partenaires... Grâce à leur approche très orientée « final user », ils installent leur vision : que chacun puisse partager ses fichiers 3D. En étant les premiers, ils sont en position de force pour devenir le YouTube des fichiers 3D et explorer de nombreuses pistes de monétisation.

Sur Internet, chaque nouveau média a donné lieu à une plateforme de référence (YouTube, SoundCloud, SlideShare). Le web a évolué du texte aux sons, des images aux slides. Sketchfab veut devenir le média 3D universel, pour que chacun puisse mettre des embed 3D partout.

L’industrie de la musique et du cinéma a été confrontée à la numérisation des supports, où le digital a tout bouleversé. Il a fallu réinventer des business models. Sketchfab veut participer à cette nouvelle ère, celle du basculement du fichier numérique au fichier réel. Cette entreprise ambitieuse donne à Alban l’occasion, comme il en a toujours rêvé, d’être maître de son propre destin.