Frédéric Bardeau

Fondateur de Simplon.co

Le premier geek

Par Jean-Baptiste Semerdjian

Frédéric Bardeau s’étonne que l’on veuille tout savoir de lui.

Au calme à Simplon, son antre montreuillois, il tient salon autour de canettes de bière ou de Mathé (pour les moins aguerris). Itinéraire d’un geek surdoué qui se voit Robin des bois aux temps modernes.

Il est pas frais mon poisson ?

Frédéric résume son enfance rapidement, entre deux gorgées de bière tiédasse. En quelques mots, il pose le décor : « Je suis né dans un petit patelin inconnu du Poitou. Mes parents étaient poissonniers. Je les voyais travailler mais les pratiquais très peu. J’étais un excellent élève, passionné de littérature et de nature. » Facile de s’imaginer un Julien Sorel, avide d’aventures mais coincé dans sa classe sociale et les affres de la géographie française.

La littérature reste dans la conversation : « Ma passion de la lecture vient de longues parties de Scrabble avec ma mère. J’apprenais à lire avant les autres, et de manière ludique en plus. Ensuite, c’était un refuge. Je ne me reconnaissais pas dans mon milieu d’appartenance alors je m’évadais grâce aux belles lettres. »

Les valeurs de Simplon

Flashback

  • 18 novembre 1993

    Première fête du Beaujolais à Toulouse
  • 27 août 2005

    Premier mariage
  • 12 mai 2010

    Second mariage
  • 30 avril 2011

    Création de Simplon
  • 30 avril 2017

    Aller vivre en Afrique et y installer un Simplon

L’intello du village

La méritocratie l’arrache de son statut de « fils du poissonnier » pour le tout autant convoité « intello du village ». « J’étais un intello étrange : sans lunettes, sans appareil dentaire, sans copine, mais casse-cou le week-end », résume-t-il avec une pointe de nostalgie. À 10 ans, patatras, l’informatique entre dans sa vie. Il profite d’un programme scolaire follement innovant : « le plan calcul ». Tous les élèves de primaire étaient alors initiés à l’informatique. Le petit Frédéric code donc en CM2 sur une machine Thomson qui trône à côté de son encrier. « Cette initiation a été dans les programmes une seule année et c’était la mienne. Ils ont arrêté ensuite. C’est dommage quand même ». L’Éducation nationale a des raisons que la raison ignore.

Pour Frédéric, « le code n’est pas un truc d’intello. C’est plutôt de la curiosité et de l’envie de faire soi-même. On offre un potentiel de création à tout le monde et partout. » Fréderic excelle au collège et au lycée. « Les notes sur 20 ont été les marches de mon escalator social ».

Dominer le dominant

Il enchaîne sur Sciences Po Toulouse et s’enchante des fêtes étudiantes comme des débats politiques enflammés à la cafèt’. « Je découvre la reproduction sociale et aiguise ma revanche. Je comprends alors que la méritocratie est un leurre entretenu par les élites. J’étais Jacquou le Croquant, bouffeur de bourgeois toulousains ! » Tout un programme ! Notre fils spirituel de Bourdieu est alors diplômé. Il ne s’arrête pas dans son cannibalisme d’élites et intègre Saint-Cyr. « J’avais la rage de vaincre, de prouver, quitte à être un moine militaire au service de mon pays ! »

À Saint-Cyr, ça ne va pas du tout. Il se fait malmener, c’est une déception : « Je me rends compte que je me suis trompé. Je pensais que Saint-Cyr était l’école de Guerre. Je voulais être espion. En fait, on y apprend à être militaire et pas stratège. » Il ne reste que quatre semaines et il enchaîne sur son service militaire d’un an dans le corps des parachutistes. Il y expérimente le brassage social et l’intensité des choses.

 
« Permettre au numérique de s’infiltrer dans les banlieues : la seule solution.»
image des locaux de Simplon à Montreuil

Goldfinger

Après des centaines de sauts en parachute au-dessus de Pau, le lieutenant Bardeau réintègre la société civile avec l’espoir de devenir espion. « Être espion est le juste milieu entre le terrain et l’intelligence. Ça m’excitait à l’époque ! » Il travaille alors pour des entreprises d’armement à Paris. Il intègre notamment l'agence de communication d’un salon d’armement. « J’étais dans l’unique bureau équipé d’un ordinateur relié à Internet. Là, ma vie bascule. Je m’y intéresse et devient le réfèrent Internet pour toute l’agence. En 1997, je deviens cyber-consultant ! », se souvient-il en rigolant.

Fréderic travaille alors le jour sous le pompeux titre, donc, de « cyber-consultant » et surfe la nuit sur tous les sites possibles (#NSFW). Il y découvre les pouvoirs magiques du web et l’empowerment des dominés cachés derrière leur ordinateur. Il décide alors de créer sa propre structure. Sa double vie continue. Mercenaire le jour et observateur du hacking la nuit.

Bas les masques

Après 5 ans en freelance, notre loup solitaire crée une nouvelle agence intitulée « Limite », en se spécialisant dans la communication des ONG. Pourquoi ce nom ? « Parce que le monde atteint ses limites et que nous sommes très borderline. Nous sommes des entrepreneurs sociaux mais on gagne très bien notre vie. C’est schizophrène mais la cause est bonne. » Question courte, réponse claire.

Il devient directeur général mais regrette de ne plus être à la tête d’une équipe de commandos. « J’avais d’autres dadas, notamment les Anonymous, sur lesquels j’écrivais un livre qui sera ensuite traduit dans plusieurs langues. Ils veulent changer le monde avec leurs masques, mais, au final, cette nébuleuse reste nébuleuse. Même s’ils détestent l’argent et les hiérarchies, il se recrée une aristocratie de troll sans idéologie, très décevante en fait », regrette-t-il.

Simplement Simplon

Les ONG et les Anonymous l’ennuient. Il veut passer à l’action et décide de créer une fabrique de codeurs aux vertus sociales. Ce sera Simplon. Avec deux associés, ils louent un local à Montreuil et espèrent faire du code un levier social pour lutter contre le chômage. Ils offrent ainsi aux dominés de devenir des dominants grâce à Internet. Reprendre le pouvoir grâce au code en court-circuitant le système : tout un programme !

Comment se passe le lancement de Simplon ? « C’est la misère. On n’a pas de modèle économique, on crame nos fonds avec les locaux. Mes associés étaient dépassés. Ils n’avaient pas fait les parachutistes. Ils étaient des civils alors que c’était la guerre ! », résume le commandant.

Depuis, les choses sont rentrées dans l’ordre et Simplon est devenue une pépite à la française : « Nous aidons des personnes qui n’ont pas pu s’intégrer dans le système scolaire car ça les violait. Concernant le business plan, nous vivons notamment des subventions publiques et de la création de franchises Simplon qui se répandent dans le monde entier. »

World Wild Web

Au mois de mars dernier, le gouvernement a annoncé un grand plan numérique en y intégrant Simplon comme le levier de lutte contre le chômage, spécialement dans les cités. Frédéric n’est pas dupe : « Mettre des Simplon dans les quartiers arrêterait les départs en Syrie comme avant on mettait des terrains de football. Cela ne fonctionnera jamais, mais ça va permettre au numérique de s’infiltrer dans les banlieues. La solution est là. »

« J’ai atteint le niveau de reconnaissance sociale que j’ai toujours désiré. Maintenant, je rêve d’agir pour les autres à l’étranger, d’ouvrir de nouveaux fronts en faisant partager mes expériences. Je rêve d’ailleurs d’un Simplon à Gaza, mais Internet n’y est pas encore garanti, donc c’est compliqué… », résume-t-il sans désespoir.

Frédéric Bardeau doit partir. Il a un train à prendre pour rejoindre son amour de jeunesse retrouvée 20 ans après sur Facebook et devenue aujourd’hui sa femme. Code is love