Anne-Claire Girault-Pouget

Global Head of Social Commitment, Chanel

Vers les autres, à pleine allure

Par Sylvain Reymond

Trouver sa voix.

Anne-Claire est la dernière d’une fratrie de trois sœurs. Dans sa famille, les rapports sont ouverts et le partage est une préoccupation de chaque instant. Chez elle comme chez ses sœurs, le sens de la communication est aiguisé dès le plus jeune âge, une aptitude quasiment innée, comme inscrite dans les gènes par un père qui baigne dans le monde des médias et de l’influence depuis longtemps déjà. Ces facilités en communication lui permettent de savoir s’exprimer et de convaincre mais aussi de savoir écouter et de porter une grande attention aux autres.

Sensibilité exacerbée vis-à-vis de son environnement et du monde qui l’entoure, de ceux qui le peuplent et à leurs fragilités, cette fibre-là lui vient aussi de sa mère, influencée par la psychanalyse et conseillère conjugale de formation, qui la pousse à vouloir comprendre les interactions et les problèmes des autres, à passer du temps à chercher et trouver les réponses au point parfois de devoir se détacher de la souffrance des gens qui résonnent trop bruyamment en elle.

Curieuse, ultra-sensible et expressive, Anne-Claire cultive dans cette fratrie un art plus spécifique du franc-parler et du parler-vrai pour défendre par-dessus tout ce qui lui semble juste. Elle vise l’excellence dans l’expression et le verbe, comme dans la recherche de sa propre voie. Cette excellence n’est pas académique ou d’ordre économique. Son excellence à elle consiste à trouver l’authenticité, à devenir profondément soi-même, pleinement alignée, et à trouver les mots qui lui permettront de convaincre et de s’affirmer.

C’est en terminale que les cours la motivent vraiment et lui ouvrent l’esprit sur le monde et sa compréhension : la philosophie, l’approche de la psychologie ou l’économie dans sa dimension sociale permettent à Anne-Claire de trouver progressivement sa voie. « Le déclic s’opère lors d’un cours de philosophie sur l’approche freudienne des mécanismes d’identification chez l’enfant » se souvient-elle. Première approche pratique de la psychologie qui la passionne.

Dans l’admiration qu’elle voue à son père, elle puise beaucoup de son inspiration. Cet homme-là savait trouver les mots pour rallier les foules autour de combats nobles, pour relier les Hommes à de justes et grandes causes. Des campagnes de pub « engagées » qu’il signe la toucheront droit au cœur. Parmi elles les célèbres slogans « Le Sida ne passera pas par moi » et « Tu t’es vu quand t’as bu ?», ou ceux des campagnes anti-tabac qui retentissent encore dans son esprit de femme engagée et ravivent les souvenirs du temps où des affiches réalisées par son agence de pub tapissaient les murs des stations de métro. Ainsi lui avait-il transmis l’envie de porter haut et fort ces grands messages de transformation sociétale. Ainsi lui avait-il transmis l’amour des mots et l’art nouveau d’un savoir-dire.

Réparer et prendre soin

Anne-Claire expérimente tout au long de sa jeunesse différents modes d’expression. Elle excelle dans chacun et parvient à faire ressentir aux autres les émotions qu’elle libère. Celles d’une âme d’enfant, d’un esprit d’adolescente puis d’un cœur de femme qui s’affinent et s’affirment au gré de ses quinze années de pratique de la danse. Celles des planches de théâtre qu’elle arpente une première fois presque accidentellement pour finalement jouer d’autres rôles quelques temps après et y rencontrer l’homme qui partage sa vie aujourd’hui encore.

Au moment de choisir ses études, elle a envie d’aller au-delà des seuls grands discours. Elle possède en elle ce besoin viscéral de prendre soin des autres « et de réparer » ; plus spécifiquement ceux qui souffrent le plus psychologiquement. Pour elle, ce sera le concours de l’école de Psychologues Praticiens (Psycho’Prat) à Paris plutôt que celui d’une école de commerce. Cinq années d’études de psychologie lui permettent de devenir psychologue d’État et de se spécialiser en psychologie d’entreprise et en Ressources Humaines. Elle s’intéressa particulièrement aux pathologies infantiles.

Elle effectue un stage au sein d’un institut psychiatrique pour enfants. Elle peine à se sentir pleinement utile et déplore une certaine incapacité d’agir : « très vite, je me suis rendue compte que mon impact direct auprès des enfants était limité à ce niveau de pathologie. L’approche psychiatrique médicamenteuse en internat psychiatrique était essentielle, rendant l’accompagnement du psychologue assez limité par rapport aux pathologies des enfants ». Il était inconcevable pour Anne-Claire de n’avoir qu’un faible impact sur ces petites personnes. Son truc à elle, c’est d’agir, de pouvoir véritablement actionner des plans et d’aider les gens, leur permettre de se mieux se connaître, de grandir et de s’accomplir pleinement.

Crédit : François Maréchal

Flashback

  • 2001

    Diplôme de psychologue
  • 2005

    Départ à Londres pour découvrir le job de DRH chez Coca-Cola UK
  • 2012

    Retour à Paris pour devenir DRH des fonctions corporate de Chanel
  • 2015

    Installation à NYC pour diriger le recrutement, le management des talents et du leadership de Chanel US
  • 2018

    Retour à Londres pour diriger le Social Commitment mondial de Chanel

Polir les talents bruts

C’est sur un terrain de jeu plus rationnel et pragmatique qu’Anne-Claire décide de poursuivre sa carrière : le monde de l’entreprise. En stage à la communication interne de Danone, rattachée à la Direction des Ressources Humaines, puis chez Coca-Cola, en charge du recrutement en France, elle combine ses compétences de communicante et de développement professionnel des femmes et des hommes qu’elle accompagne dans le cadre de ses missions. Ainsi, elle se fait sa propre idée des métiers des Ressources Humaines. Son bagage de psychologue fait d’elle une dénicheuse et une révélatrice de talents hors pair. Son empathie, sa vision stratégique, sa capacité d’analyse des personnalités et de diagnostic des situations lui permettent de s’adapter. Ce métier répond à une passion profondément ancrée en elle : « aller chercher les gens et révéler ce qu’il y a de meilleur en chacun ». Comme on polirait des talents bruts.

Chez Coca-Cola, Anne-Claire impose son style et gravit de nombreux échelons : « sept ou huit postes » en dix ans. Au-delà de faire grandir les collaborateurs qu’elle croise, ses capacités d’analyse et ses compétences relationnelles lui permettent d’identifier les complémentarités au sein d’un groupe et de souligner très rapidement ce qui pourrait constituer un dysfonctionnement. Après cinq ans d’expériences de DRH à Londres, elle accède aux fonctions de DRH du siège de Coca-Cola en France, autant pour développer les ressources que les relations humaines au sein de l’entreprise qu’elle se lève chaque matin. Chaque jour, ce qui l’anime c’est une conviction profondément humaine de ce job et la sensation de « pouvoir faire bouger les choses ». À 30 ans sonne le temps de la maturité et de l’émancipation. Réputée pour cette approche du métier et sa double culture franco-anglo-saxonne, Anne-Claire Girault est alors approchée par la Maison Chanel pour de nouvelles fonctions de DRH des fonctions corporate.

La Maison Chanel lui ouvre ses portes et avec elle l’univers fascinant du monde du luxe et de nombreuses personnalités inspirantes. L’histoire de la Maison, profondément ancrée, guide chaque réflexion, chaque prise de décision au sein du groupe. Le changement de culture d’entreprise est important et requiert sa capacité d’adaptation. « Au début, j’avais l’impression de devoir me sur-adapter dans beaucoup de situations et d’être un caméléon qui n’avait pas forcément trouvé sa couleur ». Mais très vite, elle se recentre sur sa propre raison d’être et s’épanouie au contact de celles et ceux qu’elle croise ou aide dans leur propre évolution, en prenant soin de celles et ceux qu'elle croise et en s’intéressant à leurs aspirations.

Chanel lui propose très vite une nouvelle opportunité. À New-York, elle prend la direction US du Développement des talents, du recrutement et du leadership pour y poursuivre son métier. Au sein de l’entreprise comme en dehors, au contact des jeunes comme de salariés plus expérimentés, elle comprend peu à peu que, au-delà d’une marque extrêmement aspirationnelle, tous ces collaborateurs ont besoin davantage de sens et d’engagement sociétal. Depuis l’écrin majestueux de la Maison Chanel, elle garde aussi les yeux rivés sur les fragilités de l'écosystème dans lequel Chanel opère. Une question revient sans cesse et l’obsède à son tour : que faire pour la société lorsque l’on est un groupe de luxe comme Chanel ? Comment la Maison Chanel pourrait embarquer encore plus de collaborateurs pour faire bénéficier de leurs expertises et avoir un impact direct sur le monde qui nous entoure ?

Elle qui aura consacré le début de sa carrière à faire éclore les talents des personnalités et « aller chercher le meilleur chez les gens » se dit que cette grande marque est aussi en capacité d’affirmer avec les collaborateurs du monde entier des engagements citoyens, solidaires et bienveillants vis-à-vis de la société. Outre-Atlantique comme en France, en Europe ou en Asie, la Responsabilité sociale devient plus qu’une nécessité, une obligation. Quelle entreprise pourrait prétendre pouvoir se développer et assurer sa pérennité au sein d’écosystèmes qui ne le sont pas ? Anne-Claire évolue avec son temps, suit une formation sur la Philanthropie à l’ESSEC et comprend très vite que les crises successives révèlent l’impuissance de la force publique seule dans la prise en charge de toutes les urgences sociales qui s’accumulent avec le temps. Et que l’entreprise est le seul acteur qui possède les ressources financières, comme humaines, pour l’épauler.

Écrire la suite de l'histoire

Intrapreneuse dans l’âme, défricheuse par nature, elle déploie des premières actions afin de permettre aux collaborateurs de la Maison Chanel de mettre leurs compétences au service de structures d’intérêt général afin de les rendre pleinement acteurs et ambassadeurs de cette politique citoyenne. Aux États-Unis, elle lance la pratique du pro bono qui se déploie peu à peu partout dans le monde et gagne du terrain. Plan d’actions et premiers impacts à l’appui, elle sème jusque dans les esprits de certains dirigeants d’entreprises les graines d’un futur système d’engagement citoyen plus large, cohérent et pensé, qui s’enrichit peu à peu de nouvelles donations ou dynamiques solidaires jusqu’alors peu répandues au sein de l’entreprise.

De là nait une création de poste au sein des équipes globales à Londres. Elle quitte ses fonctions US pour se consacrer à temps plein à cette vocation et devient Global Head of Social commitment. La page blanche sur laquelle elle planche se remplit d’idées et d’une vision nouvelle pour la Maison malgré l’arrivée de la pandémie. La crise sanitaire a même pour effet d’accélérer les prises de conscience face à l’urgence de solidarité. Peu à peu, Chanel met de façon discrète et mesurée la puissance de sa marque et de ses collaborateurs au service de nouvelles communautés... Comme pour perpétrer un peu plus l’héritage et la vision de Gabrielle Chanel, femme avant-gardiste qui savait ouvrir les portes.

Elle crée alors le programme global You, me & us, partie intégrante du plan de déploiement de l’engagement social dans le monde autour de l’employabilité, et plus particulièrement l’amélioration des conditions d’accès à l’emploi pour les populations moins avantagées.

Anne-Claire continue d’embarquer, convaincue que cette belle Maison peut pleinement contribuer à un impact positif sur la société et une vision d’engagement à long-terme. Vision de la régénérescence d’un monde qui peine à se réinventer et à retrouver son souffle. Celle de l’urgence d’une société qui ne parvient pas à inventer de nouveaux récits, à redonner confiance (en l’autre comme en soi-même), à renforcer le potentiel humain et qui dépossède d’une certaine allure le commun des vivants. Face à ce constat, elle comprend qu’il est possible de générer de la valeur autrement. Que le grand luxe de la Maison Chanel, c’est de pouvoir puiser justement dans ses expertises ou son savoir-faire, dans ses valeurs humaines fortes, dans l’esprit collectif et solidaire des employés de la Maison pour améliorer l’éducation, l’employabilité et l’accomplissement du potentiel de chacun. Elle saura capitaliser sur des capacités créatives rares, des talents de communication, caractéristiques d’une Maison qui sait aussi accueillir avec humilité et garder grandes ouvertes ses portes sur le monde, nécessaire à la protection des socio-écosystèmes et à l’émergence de nouvelles initiatives. La beauté et la désirabilité sont les plus doux parfums de légèreté dans un monde aussi rude et ses sociétés qui peinent à le réenchanter. Un monde au visage plus doux et plus humain, à l’état d’esprit plus optimiste et plus serein. Un monde surtout plus poétique qui saura redonner un sens à la science des rêves. Pour revenir aux sources et à ses racines, à l’essence même de cette histoire et culture d’entreprise qui la fascine, pour la transmettre et tenter de la sublimer, comme elle tente de le faire avec chaque personne qu’elle croise, c’est là qu’Anne-Claire trouve inspiration et motivation.

Au fil du temps, le caméléon a su trouver sa peau, et toutes les couleurs qui lui permettent de se fondre dans chaque décor sans jamais se perdre. Dans les plus sombres comme les plus lumineux. Comme son instinct lui dictait, Anne-Claire a su y tracer sa propre voie, rester profondément elle-même quoi qu’il en soit et s’accomplir pleinement.

Toujours à pleine allure vers les autres et la société qui l’entoure, c’est en prenant soin d’eux et en allant chercher ce qu’il y a de meilleur en eux qu’elle a trouvé son équilibre, son utilité et sa propre reconnaissance. Aujourd’hui, cette dernière d’une fratrie de trois sœurs est à son tour la mère de trois filles auxquelles elle entend transmettre ces mêmes valeurs et cette envie fondamentale de devenir, à leur tour, profondément elles-mêmes et alignées. Capables de façonner, à leur échelle et à leur manière, un monde plus humain et toujours plus juste. Capables de trouver toutes leurs raisons d’être…

Pour cela, dans le pas de ceux qui l’ont élevée et entourée, cette mère saura mieux que quiconque leur montrer la voie. À son tour.