Bernard Hodac

PDG d'OSMOS Group et Président du Syndicat de l'Innovation (SYNNOV)

L'art d'entreprendre

Par Maxime Verner

«En faisant du Freud de sous-préfecture, on pourrait dire que mon engagement d’entrepreneur vient de loin»

Un entrepreneur n’est-il pas avant tout un individu qui porte un regard sur sa propre action ? C’est exactement comme cela que nous pourrions définir Bernard Hodac, le président du Syndicat de l’innovation (Synnov). Ce qui nous amène à la question nietzschéenne par excellence : comment devenir qui l’on est ?

À six ans, le petit Bernard joue aux billes dans le 5e arrondissement de Paris et veut être architecte, savant ou cuisinier. « En faisant du Freud de sous-préfecture, on pourrait dire que mon engagement d’entrepreneur vient de loin », se remémore-t-il. En effet, après plus de trente ans d’entrepreneuriat au compteur, Bernard Hodac n’a rien perdu de son goût pour le mouvement, l’initiative, l’amélioration. Sa nécessité même, puisque « la passerelle entre l’artiste qui crée et l’entrepreneur, c’est de ne pouvoir faire autrement. »

Dans son cas, le mouvement a toujours été plus fort que la peur. Élève-ingénieur, sa frustration de ne pas avoir pu apprendre un instrument le pousse alors vers le Conservatoire de Cologne. Il a 19 ans et, pour financer ses études, il donne des cours de français à des astrophysiciens et autres sommités de l’Agence spatiale européenne (ESA). Ils prennent en amitié ce jeune électron libre, curieux de tout, et décident de le débaucher.

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Flashback

  • 1979

    Première mission de la Crifa
  • 1984

    Il a l’idée de la surveillance des structures par fibre optique
  • 1993

    Il décroche le contrat de surveillance de la Tour Eiffel
  • 1996

    Lancement d’Osmos
  • 2001

    Osmos surveille Ground Zero

Le sale gosse

Il outrepasse vite son rôle, car « il y a du sale gosse dans l’entrepreneur, forcément », et fonde, à 22 ans, un cabinet de conseil qui accompagne des projets franco-allemands dans la chimie et le BTP, mais aussi le programme de satellites Symphonie (bien nommé, pour le 2e violon qu’il était alors à l’orchestre de Duisbourg). Cette première société sera son école de l’entrepreneuriat.

La Crifa a ses bureaux à Paris et Cologne, et le jeune Bernard rencontre de nombreux problèmes d’entreprise dans ses missions de conseil. Avec assurance, il prend part à leur résolution. « Il y a une grammaire des affaires, que j’ai apprise en accéléré en endossant l’habit du consultant professeur dont on boit les paroles et paie les factures », considère-t-il avec le recul. C’est à « la frontière de l’imposture » qu’il a pu développer sa compétence, son expertise, avant de revendre, neuf ans et 17 salariés plus tard, la Crifa.

«Un million d’emplois peuvent être créés en France par les entreprises innovantes»

Aux premières loges

Chemin faisant, ce joyeux entrepreneur a conseillé les R&D de géants du BTP pour orienter les études de marché et dégager des pistes originales en vue de lancer la recherche sur la fibre optique plutôt que la fibre de verre. Son objectif : donner confiance aux maîtres d’ouvrage qui utilisaient ce matériau. Il crée, avec ses clients, une société dédiée au monitoring à fibre optique (SICOM), qui fait, dès 1986, la part belle à ce nouveau matériau, et obtient quelques marchés : un pont à Düsseldorf, le renforcement de la station de métro Mairie d’Issy...

Le consultant était devenu copilote, et le goût d’entreprendre l’enjoigna à créer encore une entreprise, Deha, pour mettre au point une autre de ses idées. S’étant aperçu que les architectes étaient bridés par les bureaux études pour leurs constructions mécaniques, Bernard Hodac développe un matériel au service de l’esthétique. Il dépose des brevets et travaille jour et nuit, comme il l’a d’ailleurs toujours fait. « Je n’ai jamais l’impression de bosser », lance-t-il, sincère. Ses efforts ne seront pas vains, puisque ce matériel innovant fait fureur. Il conserve, aujourd’hui encore, dans le revers de sa serviette, les documentations de cette grande époque. En revendant au groupe Halphen, Bernard Hodac a enfin les moyens (5 millions d’euros) de financer le développement de son idée fixe depuis 1984... et pas trente-cinq ans !

La fibre optique, la Tour Eiffel et le 11 septembre

« En 1986, j’avais l’honnêteté intellectuelle suffisante pour savoir qu’il n’y avait pas de marché pour le monitoring des structures par fibre optique. J’ai donc inventé le produit et le marché. » Ce sera Osmos Group, qui débute avec la surveillance de la Tour Eiffel, excusez du peu. Le 11 septembre 2001, le groupe s’est structuré lorsque, devant l’ampleur de la catastrophe, Bernard Hodac décide de partir à New York aider les équipes de secours grâce à sa technologie, qui permet, par fibre optique, de mesurer le moindre mouvement des bâtiments. Il offre la surveillance de tous les abords de Ground Zero et déploie sur place ses câbles sur des kilomètres. Les Américains lui en sont encore reconnaissants aujourd’hui.

Sa vision ultime : qu’Osmos devienne un métier de service, issu d’une branche nouvelle des métiers de l’assurance. À l’avenir, sa technologie ne serait plus prépondérante et la société française produirait des données et extrairait des connaissances de ces actifs enfouis. La marche en avant de sa logique d’entreprise, il la compare à un phénomène de poupée russe. « À quelle poupée supérieure j’appartiens ? De laquelle fait-elle partie à son tour ? » Bernard Hodac veut vendre de la tranquillité d’esprit, de la prévention, et passer du bâtiment à l’assurance. Innover, encore et toujours.

 
«l’innovation, c’est la jeunesse, l’entreprise aussi»
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1 million d'emplois

« Émile Littré avait la bonne définition de l’innovation à l’époque de la machine à vapeur : faire ce qui n’a pas été fait », rappelle Bernard Hodac. Ce qui distingue l’innovation de la découverte et de l’invention, et qui fait de lui un entrepreneur à part entière, c’est sa vision originale et éprouvée de l’innovation, qu’il met à la disposition de tous au sein du Synnov, qu’il a lancé en 2010. Il veut faire entendre une voix technique et aider à identifier et à faire entendre l’innovation. Révolté que l’emploi soit conçu en France comme une denrée rare, il pense qu’« un million d’emplois peuvent être créés en France par les entreprises innovantes ». C’est pour cela que ce groupement professionnel s’adresse en premier lieu aux jeunes.

Sa conviction : « l’innovation, c’est la jeunesse, l’entreprise aussi. Nous n’entreprenons plus les mêmes choses à quarante ans. » Celui qui entreprend après avoir été cadre sup’ se tourne peu vers l’innovation, qui produit de l’adversité au quotidien. Les grandes entreprises qui possèdent les marchés ne peuvent pas non plus innover, puisque l’ambition des sociétés innovantes est de créer le marché. L’innovation est donc laissée de fait aux jeunes entrepreneurs.

Lentement mais sûrement

L’art de Bernard Hodac ne s’apprend dans aucune école. Sa source indispensable de création, la pluridisciplinarité, et sa force à épuiser une matière, à imaginer des solutions, il les puise ailleurs. « Je m’intéresse à la littérature, la musique, l’histoire. Ma philosophie de la vie a un rôle d’enrichissement et de frein sur moi », pense-t-il. S’il existe bien « une forme de succès où il ne faut pas être trop visionnaire », Bernard Hodac peut regretter le fait qu’Osmos aurait pu grandir plus vite avec un autre état d’esprit. Mais il ne renie rien de son perfectionnisme, de sa volonté de « polir le marché et le produit ». Il pense même qu’une croissance lente a des vertus : « on se constitue une capacité de skipper et d’évoluer. »

Sa philosophie de vie : « il est impossible de réaliser quoi que ce soit sans la contrainte. Nous sommes toujours occupés, mais ne pouvons pas faire autrement ». Une forme d’autisme positif en somme. L’entrepreneur ne lâche jamais son sujet, va jusqu’au bout. C’est cette manière de voir et d’entreprendre qui lui a permis de créer le bébé de toute une vie : Osmos. Lui qui a mis sa peau sur la table pense aujourd’hui que « la frugalité est une vertu dans l’innovation ». Il revendique sa francitude en se demandant aujourd’hui « si c’est une bonne chose d’aller jusqu’au bout ». Mais Osmos est une pépite et, par essence, les cupides ne trouvent jamais d’or.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que Bernard Hodac vive avec son entreprise, et doute encore de son art d’entreprendre, qu’il parvient à résumer en quelques mots : « L’entrepreneur, c’est un torrent. Il passe sur les cailloux et les roches. »