Judith Aquien

Fondatrice de Thot

La social designer

Par Jean-Baptiste Semerdjian

Éditrice à New-York, web-designer à Paris et, aujourd’hui, fondatrice de la seule et unique formation diplômante au français pour réfugiés, Judith Aquien ou la pensée design dans le monde réel.

Le chariot qu’elle pousse grince plus que les autres. Judith Aquien a 19 ans, elle déambule entre les tables de cette cantine où des enfants mangent plutôt sagement. Il y en a un qui l’intrigue plus que les autres. Il s’appelle Onur. Il ne comprend pas vraiment ce qu’elle lui dit. Même s’il est en CE2, ce petit turc maîtrise très difficilement le français. Elle se consacre à aider ce petit garçon. Après deux semaines d’attention particulière, il est au même niveau que ses camarades. C’était il y a 9 ans, Judith a alors redonné confiance à cet enfant et découvert sa vocation, son engagement.

L’histoire d’un freak

L’école, toujours l’école. « J’ai deux parents universitaires et, pourtant, je n’étais pas vraiment scolaire. Les « rentre ton ventre », de la danse ne m’ont jamais plu. J’étais plutôt la solitaire. Je lisais pas mal et dessinais beaucoup », ainsi Judith Aquien décrit l’enfant qu’elle était. Ce pur produit du dixième arrondissement parisien se souvient avec nostalgie de son quartier si cosmopolite. Depuis, les hipsters ont débarqué avec leurs trottinettes et autres kebabs bio sans gluten (une hérésie).

« J’étais dans un collège privé de merde ! Je n’aimais pas l’éducation religieuse et encore moins ces discours homophobes en plein cours. Je me souviens très bien être allée voir un prof en disant que c’était inacceptable. » Pour se sortir de ce quotidien qui l’attriste, elle lit encore plus. Et comme tous les grands lecteurs, elle va d’auteur en auteur et dévore la totalité des œuvres. « Je lisais tout Maupassant puis tout Zola ». Au point de débuter sa sixième avec un exposé sur Bouvard et Pécuchet. Ouch !

Le loup du ministère de l’Intérieur

Elle débarque à Henry IV pour le lycée. La sacrosainte institution, voie royale de la méritocratie française. Notre bonne élève devient cancre. « Je me suis rendu compte que je devais travailler… » Elle rencontre alors Madame Maurel, sa professeur de français, chérie depuis. Cette enseignantes tire vers le haut ses élèves tout en les traitant de « bourgeois ». Judith en rigole encore. La gosse de l’est parisien découvre les petits bourg’ de la rive gauche. Son excellent bac lui ouvre toutes les portes mais Judith décide de faire de les Arts Plastiques à la Sorbonne. Ses parents tombent de l’armoire, elle s’en fout. « Yolo », s’enjaille-t-elle encore !

A côté de ses études, elle court les petits boulots. « Je fais la potiche dans des salons… horrible. » Judith commence à faire des vacations dans les cantines des écoles primaires de son quartier. Elle y mange à l’œil et réalise sa chance d’avoir eu une jeunesse privilégiée, surtout quand elle se compare aux petits turcs comme Onur. Les Arts commencent à l’ennuyer, « ça manque de concret ». Judith se lie alors d’amitié avec le rédacteur en chef du magazine « Blast » et commence à traduire le magazine en anglais. De fil en aiguille, elle signe une page dans le magazine sur la « culture Flash ». Le web commence à avoir des impacts sociaux et la « culture Flash » en est un des nouveaux segments.

Au hasard d’une sombre histoire de palier, elle rencontre son voisin qui est le directeur commercial des éditions Stock. Elle se spécialise dans l’édition à la fac et part à New-York pour Stock comme « scout littéraire » (dénicheur de talents, un peu le André Manoukian de la Nouvelle Star adapté aux livres). « Je lis au kilomètre. Mais impossible de se gourer tellement les perles sont rares. » Après deux années dans le « scouting » (deux saisons pour Manoukian), elle rentre au bercail. Son arrondissement lui manque.

Ce n’est pas un projet qui correspond à une idéologie de gauche ou de droite !

Difficile de trouver un job dans l’édition en pleine crise. Judith entre alors au Celsa et se spécialise dans l’édition numérique. Contre toute attente, elle en sort web designer ! Après quelques années en agence de design, elle devient freelance. Comme beaucoup de professionnels de la communication, elle cherche du sens dans son travail (les sites de e-commerce auraient tué sa foi professionnelle). Elle s’engage alors dans l’open-data et part en Guadeloupe pour une mission de sensibilisation en ligne sur les séismes.

Judith se souvient qu’en 2015, « des photos de migrants malmenés par les forces de l’ordre à la Halle Pajol commençaient à circuler sur le Net. Et le jour même où des résistants entraient au Panthéon, le campement des migrants étaient évacués violemment. J’ai alors eu l’impression que l’on cassait mon cœur comme un œuf. Je voulais m’engager. » Elle se rend sur place, cherche à rejoindre des associations. En vain. Judith n’accepte pas la situation, refuse toutes ses missions de freelance et rejoint un collectif d’amis pour aider un groupe de réfugiés coincé dans un campement.

« J’y passe alors mon temps et montre ce que je vois sur Facebook. Mais sur un campement, tu as l’impression de ne rien faire. Tu te bats juste pour la survie. Il fallait que je construise quelque chose, je devais faire, produire. » Elle s’aperçoit que l’urgence absolue pour ces déracinés est d’apprendre le français. Judith identifie un vide sidéral de formation, et encore moins de diplôme. « Ça me rend chèvre de ne voir aucune vision concrète d’éducation pour les réfugiés. Il n’y a rien de designé. » Avec d’autres militants associatifs, elle crée « Thot », la première école de préparation au FLE, un diplôme reconnu par l’État qui valide un certain niveau de maîtrise du français. Thot ? C’est le Dieu qui incarne le savoir en Égypte antique. Bien mieux que Migrant Académie… Et «en plus, T H O T, ca fait « Transmettre un Horizon à Tous » !

 
Pour qu’il y ait emploi, il faut parler français !
okhin hacker

Aux armes (numériques), citoyens

Judith convainc alors l’académie de Paris, échange avec RFI et récolte des fonds grâce à une campagne de crowdfunding sur Ulule (66 000 euros en 40 jours !). Thot se lance avec des professeurs de français, du soutien psychologique et des cours de théâtre pour 44 élèves. « Ce n’est pas un projet qui correspond à une idéologie de gauche ou de droite ! Les gens sont là. Nous les aidons à s’intégrer, à travailler, à les faire sortir de la précarité. » Judith s’émerveille alors de trouver « des réfugiés qui sont bergers ou forgerons. Ce sont des métiers dont la France manque. Mais pour qu’il y ait emploi, il faut parler français ! »

Et ça marche ! Quand Judith raconte la première remise de diplômes de Thot, comment Thot a été lauréat « choix du Président de la République » au programme « La France s’engage », ses yeux brillent. « Je vais devoir m’organiser, car ce n’est que le début », se dit-elle aujourd’hui. Sur ce sujet, Judith Aquien a encore du design sur la planche.

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