Luciole

Artiste

Slalom avec le slam

Par Jean-Baptiste Semerdjian

Artiste émérite, Luciole publie un deuxième album en toute indépendance et sans l’ombre d’un doute.

Un coup de tête à gauche, un coup de tête à droite, Luciole bat la mesure de sa première chanson en même temps que les spots l’illuminent en douceur. Il est 21 heures passées de 35 minutes, Luciole vient tout juste d’entrer en scène sous les applaudissements de l’une des salles les plus connues de Pigalle. Comme quand elle avait 5 ans et qu’elle écoutait avec son père ses CD de rock’n’roll, Luciole se laisse envahir par les rugissements de la basse.

C’est bien par un envahissement musical que le chemin artistique de Luciole a commencé. Son père, fan de Magma et de Gainsbourg, initie très tôt sa chère fille à la mélomanie. À 5 ans, elle commence la musique dans l’association communale et suit d’abord des cours de piano. Quelques années plus tard, elle découvre le théâtre et alterne alors le piano et les cours de chant. Une artiste presque accomplie à 15 ans.

Je suis capitaine de bateau en papier

Flashback

  • 13 septembre 1986

    Naissance à Rennes
  • 18 juin 2005

    Championne de France de Slam
  • 30 août 2006

    Débarque à Paris
  • 16 février 2009

    Sortie du 1er album, Ombres
  • 30 mars 2015

    sortie du nouvel album, Une

Tenue de soirée

Au Lycée, elle passe ses week-ends à écumer les soirées des amis pour jouer avec son groupe « Mardissoâr ». Facile d’imaginer le cliché de la copine « dans son monde » du lycée qui chante éméchée en fin de soirée, et pourtant, là : « Je ne buvais pas d’alcool. Je n’étais pas rock’n’roll, et ne le suis toujours pas ! », se défend Lucile (oui, elle ne s’appelle pas Luciole !).

Elle mêle l’utile à l’agréable et passe un bac théâtre, avec, comme option, mathématiques, pour se rassurer… « Je savais que j’adorais être sur scène, mais je ne l’envisageais pas comme un choix de carrière. Je me disais que ça n’arrivait qu’aux autres. », se souvient-elle. Elle décide alors de devenir professeur des écoles et se lance dans une licence d’histoire. Lucile suit, en parallèle de la fac, les cours du conservatoire de Rennes. L’histoire ne fera rapidement plus le poids. Lucile devient Luciole et se passionne pour le slam.

Mais pourquoi le slam ? « Pour moi, le slam, c’est surtout la rencontre de l’écriture avec l’interprétation théâtrale. C’est une inspiration qui m’épanouit plus qu’un choix stratégique. Par chance, c’était la mode à l’époque ! » La chance sourit aux artistes doués, car, en 2005, Luciole remporte le Championnat de France individuel de slam. Elle gagne en « street credibility » dans un univers très masculin. Sa carrière commence.

Slam à l’ombre

Nous sommes en 2006. Lucile débarque à Paris dans l’objectif d’un premier album. Les rencontres l’ont menée à Dominique Dalcan, qui la prend sous son aile et en fait une chanteuse accomplie. Le premier album de Luciole, Ombres, est dans les bacs en 2009. C’est un succès ! Télérama l’encense et elle fait une tournée remarquée de 150 dates en France pendant un an et demi.

Quand cette période faste se termine, Lucile en ressort fatiguée. Elle met du temps à se remettre sur les rails de la création artistique. « Attention, je ne pars pas quatre mois aux Bahamas ! J’anime des ateliers d’écriture pour rester dans l’instantané de la créativité, mais je n’avais pas l’inspiration pour partir sur un nouvel album », se souvient-elle.

 
« Sur scène, c’est le seul moment où je lâche prise, où j’entre en abstraction»
luciole artiste et slam

Sa petite entreprise

En automne 2010, les forces sont revenues. Elle part à la recherche de musiciens. « Ce qui est difficile dans la musique, c’est de trouver un bon entourage. Un guitariste, un manager, ce sont des compagnons avec qui j’avance. Ce nouvel album est une nouvelle expérience musicale et humaine. » Elle sort un EP, qui fonctionne bien. Cette fois-ci, Lucile s’éloigne du slam et chante. Malgré beaucoup d’efforts pour trouver une maison de disques, elle n’y parvient pas. Elle prend les choses en main et s’autoproduit. Luciole, première chanteuse DIY !

« Et on le fait ! », s’étonne encore Lucile. Elle vit cette expérience d’autoproduction comme une cheffe d’entreprise : « Je navigue avec ma petite entreprise en pleine crise. Je suis capitaine de bateau en papier. Le bateau est fragile, mais il flotte ! », rigole-t-elle. « Malheureusement, ce n’est pas comme un album de rap qui nécessite surtout un beatmaker, un bon mix et un mastering. J’ai besoin de plusieurs musiciens pour rejouer les morceaux en live, etc., ce qui fait du monde en studio. », compare-t-elle, experte. Elle lance un Kickstarter, travaille avec MyMajorCompany, est aidée par la Sacem et lance la production de ce nouvel album, Une.

Après deux ans de travail, Luciole publie son deuxième album en mai 2015. « Je réalise que tout commence maintenant, car il faut faire vivre l’album. Je me rends compte qu’il faut continuer en faisant la promotion. Je dois me faire connaître et assurer aux concerts. », constate Lucile, qui regrette de vivre ces derniers moments dans la précipitation.

Elle s’emporte même contre le système : « Ce qui devrait compter, c’est la musique et le texte. Malheureusement, aujourd’hui, on regarde l’artiste et surtout ses déboires. Ça m’énerve ! Je n’ai pas envie d’être autre chose que moi. J’ai beaucoup de mal à faire semblant. J’aurais beau essayer d’être une projection, ça ne fonctionnerait pas. » C’est dit !

On air

Et comment se passe un concert ? « Je n’aime pas l’attente. J’ai toujours très vite envie de monter sur scène pour en découdre. Je veux juste chanter. C’est le seul moment où je lâche prise, où j’entre en abstraction. » Mais, malheur du free-lance, Luciole souffre de ne pas avoir de temps, car elle court de to-do list en to-do liste pour faire connaître son album.

« À long terme, j’ai envie d’un troisième album, mais je n’oublie pas le théâtre et mes autres passions. Mon premier album était très slam, le deuxième chanté, car je voulais donner de la voix, le troisième sera peut-être hybride, notamment avec des inspirations hip-hop et du beatbox. », souligne-t-elle. Luciole s’étonne justement d’être reconnue par les figures de la scène hip-hop française quand elle participe à des événements du genre. En même temps, une petite brune « pas rock’n’roll » championne de slam à 20 ans et littéraire accomplie, ça impose le respect dans ce milieu pétri de clichés et de testostérone.

Comme à chaque fin de concert, le public applaudit la performance de Luciole, qui a alterné chant et slam. Après avoir pu se libérer de ses scaphandres pendant une grande heure de performance, l’enfant sage chantonne un dernier petit air pour ravir son public et puis s’en va. À la sortie, des rappeurs présents dans la salle se disent qu’elle pourrait bien « poser » avec eux prochainement. Une affaire de mots, toujours.