Paul Morlet

Fondateur de Lunettes Pour Tous

Bon pied, bon oeil

Par Ahcène Amrouz

«Heureusement que je ne suis pas opticien»

Alors que des entrepreneurs aguerris s’y étaient déjà essayé sans grand succès, Paul Morlet, 24 ans, fait la promesse de pouvoir vendre une paire de lunettes à la vue en 10 minutes pour moins de 10 euros. On se frotte les yeux tant on a du mal à y croire. C’est aussi l’effet que fait le magasin situé à Châtelet. Des LED, des iPad, une appli dédiée, des écrans plats, tout est fait pour vous en mettre plein les yeux chez Lunettes Pour Tous. Littéralement.

Sa recette, il l’expose méthodiquement, comme rompu à cet exercice de communication. Sa promesse : « vendre des lunettes comme on vend des objets du quotidien, la qualité en plus », annonce-t-il. Paul Morlet n’avait que deux choses en tête en montant ce projet : « plus de transparence et plus de simplicité ». Le client choisit sa monture et ses verres dans deux gammes de prix. Le jeune entrepreneur aime tout contrôler, cela se sent dans ses mots. Aussi, quand il s’attaque à un marché, il vise toute la chaîne de valeur. En s’affranchissant ainsi des marques de verres et de lunettes, il a pu penser un produit intégré, de la monture au packaging, en passant par le « parcours client », qui n’est pas sans rappeler celui d’Apple.

lunettes moins chères et pour tous paul morlet made in france

Flashback

  • 30 mars 1990

    Naissance à Lyon
  • Juin 2008

    Obtention du BEP électricien
  • 22 octobre 2010

    Création de Lulu Frenchie
  • Décembre 2012

    1 million de lunettes vendues
  • 22 mai 2014

    Ouverture du premier Lunettes Pour Tous

Un pur produit de la (dé)-formation française

Rien pourtant ne prédestinait le jeune originaire de la région lyonnaise à devenir cet opticien 2.0, si ce n’est le souvenir de son enfance, époque où les lunettes étaient un bien à protéger, car trop cher. Issu d’une famille très modeste, Paul a fait ses classes en ZEP, avec ce parcours malheureusement trop répandu dans ces quartiers réputés difficiles. Au collège, on lui conseille d’abréger les études et de s’orienter vers un BEP en électricité, puis vers un Bac Pro en alternance dans l’informatique. Une formation qui lui ouvrira les portes de la SNCF. Sans réel enthousiasme, le futur ex-cheminot fourbit déjà ses armes pour prendre sa revanche.

Audace, fraîcheur et système D

Son passage à la SNCF aura au moins eu le mérite de lui offrir l’occasion de mettre un peu d’argent de côté ; des économies qu’il ne tardera pas à utiliser intelligemment. Comme beaucoup, Paul Morlet est tombé un soir, tard, sur ces émissions de poker qui ont fait florès depuis l’apparition de la TNT. Il est alors frappé par la publicité, partout… sauf sur les lunettes des joueurs. Ses 3 000 euros en poche, il décide de lancer une paire de lunettes sur laquelle on peut écrire un message publicitaire. C’est la naissance de Lulu Frenchie. Un beau bébé qui a bien grandi et réalise aujourd’hui 3 millions d’euros de chiffre d’affaires.

« vendre des lunettes comme on vend des objets du quotidien, la qualité en plus »

Cette soudaine réussite marque le début de la revanche du mauvais élève. Le jeune du fond de la classe est devenu patron à 20 ans à peine. Il se forme sur le tas à la logistique, à la comptabilité, au marketing, tout en embauchant des premiers de la classe sortis des plus grandes écoles, qu’il doit maintenant diriger. Startupeur dans l’âme, adepte de la débrouille, il parvient à faire adhérer des célébrités à son projet en les interpellant sur les réseaux sociaux, où il crée de faux comptes. Très vite, ses lunettes deviennent un « must-have » dans tous les événements (concerts, sports, soirées, etc.). Cette image de fêtard lui colle alors à la peau sans véritablement être fondée. C’est mal connaître le jeune patron, qui prépare déjà son coup suivant. Car Paul n’est pas qu’un revanchard. Il a conscience d’avoir réussi là où beaucoup étaient condamnés à l’échec. Et c’est vers eux qu’il se tourne.

 
«Les lunettes ne doivent pas être considérées comme un produit de luxe»
lunettes moins chères et pour tous paul morlet made in france

Entrepreneur et social

LPT n’est pas qu’un projet casse-cou pour faire exploser un marché opaque où mutuelles, verriers et opticiens font la loi. Paul Morlet pense avant tout à ceux qui, comme lui, dix ans auparavant, ne peuvent pas se payer une paire de lunettes de vue (2 millions selon une étude Ipsos). Paul se donne les moyens pour les atteindre. Sa première boutique se trouve à Châtelet, un symbole fort pour lui. L’entrepreneur social, déterminé, a recruté dans la banlieue parisienne pour former sa dream team de 40 vendeurs. « Des jeunes motivés et qui parlent à leur cible », renchérit-il. Tout le projet porte cet engagement social, qui devient même un devoir pour lui. « Les lunettes ne doivent pas être considérées comme un produit de luxe ; c’est de la santé publique », tranche-t-il.

Le Robin des bois de la lunette

Avec cette démarche, Paul compte bien ne pas se faire que des amis. En ligne de mire : les opticiens. Il entend faire prendre conscience à l’opinion publique qu’il y en a trop. « Il ne peut pas y en avoir autant que de boulangeries », renchérit-il. Il y en a déjà plus de 11 000 en France. Son discours est bien rodé. Le nouvel entrant se fixe en tout cas des objectifs ambitieux : la vente de 400 paires par jour (contre 80 paires pour l’actuel plus gros opticien de France). Cet optimisme est nourri par les investissements engagés par le jeune entrepreneur. Une prise de risque qui témoigne surtout de l’ambition de la marque : « nous voulons valider le concept à Paris et l’élargir très vite à toute la France », annonce-t-il

Paul Morlet revient de loin. Jamais il n’a perdu l’envie d’en découdre et le devoir d’arranger les choses. À la veille de cette nouvelle grande aventure, le jeune patron prend du recul et observe le monde qui l’entoure, loin de l’image du patron pris la tête dans le guidon.

Critique et constructif, il esquisse ses pistes pour sortir le pays du surplace. Pour lui, la mondialisation n’est même plus en débat. « La France doit se faire à l’idée, il faut se concentrer sur ce qu’on sait faire de mieux », conclut-il. Et lorsqu’on lui demande des exemples, il désigne, sûr de lui, son magasin, ses employés, son projet.