Serge Noukoue

Directeur de la Nollywood Week

King of Nollywood

Par Ahcène Amrouz

«Elle est à quelle heure la séance ?»

La scène se déroule rue de Rennes, dans le très cinéphile 6e arrondissement de Paris. Une foule patiente devant le cinéma L’Arlequin. Rien d’inhabituel jusque là, mais une atmosphère toute particulière se dégage de ce rassemblement. La joyeuse troupe est plus métissée, plus jeune qu’à l’habitude. Nul doute que la programmation y est pour beaucoup.

Tous ces passionnés se sont déplacés pour découvrir des films, qui, malheureusement, ne verront jamais le jour en France, faute de distributeurs. La Nollywood Week essaie, depuis deux ans maintenant, de réparer cette faute. À sa tête, Serge Noukoue, un globe-trotter d’une trentaine d’années qui croit dur comme fer que l’on a beaucoup à apprendre du florissant cinéma nigérian. Chantre du soft power, Serge Noukoue expose ses idées pour une Afrique enfin fière et conquérante. Cette conviction profonde, il la puise dans son riche parcours.

Afrique cinéma nigérian

Flashback

  • 6 juin 1981

    Naissance à Paris
  • 1989

    Vit au Sénégal
  • 1996

    Vit au Cameroun
  • 2004

    Année universitaire aux US
  • 2006

    Rencontre sa femme en France

Le "Françafricain"

L’identité de Serge Noukoue est à l’image de son continent chéri : plurale, hybride et en mouvement. À peine a-t-il vu le jour à Paris qu’il s’envole déjà vers une vie qui sera rythmée par des déménagements. Grandissant non loin de son pays d’origine, le Bénin, ses parents s’installent au Sénégal, au Cameroun et en Centrafrique. L’occasion parfaite pour Serge de découvrir des pays voisins, qui, trop souvent, ne savent rien les uns des autres. « Personne ne connaît moins bien l’Afrique que les Africains », répète-t-il. Cette jeunesse africaine le marquera à vie et lui donnera le fil rouge de sa vie. « Pouvoir contribuer au développement de l’Afrique », clame-t-il.

Le voyage

Avant de s’attaquer à cette immense mission, Serge revient en France, à la Sorbonne, afin de poursuivre ses études. Sitôt arrivé, le voilà qui prend déjà la poudre d’escampette pour ses stages de fin d’études et ses premiers jobs. Au programme : l’Afrique du Sud et le Brésil. Le premier pays lui offre l’occasion de mettre un pied dans l’univers de la télévision quand le second lui ouvre les portes du cinéma. Détaché à Sao Paulo pour une mission de deux ans, il œuvre à la promotion du cinéma français et découvre un aspect jusque là méconnu pour lui : le lobbying. Une révélation qui fait écho à son expérience d’étudiant aux États-Unis. Là bas, il comprend l’importance du branding national alors qu’on lui renvoie sans cesse l’image du frenchy amateur de vin et de fromage.

«Personne ne connaît moins bien l’Afrique que les Africains»

De retour en France, Serge Noukoue est sûr de ses forces et se tient prêt à réinventer l’imaginaire du continent africain. Il est alors de tous les séminaires et conférences qui traitent du sujet. Mais il en est une qui demeure fondatrice dans son engagement. Une conférence organisée par l’UNESCO et consacrée à Nollywood. Déjà convaincu par l’influence de ce pays au sein de l’Afrique, Serge Noukoue comprend très vite que son dynamisme artistique doit servir au développement de l’Afrique.

 
«L’image reste le meilleur médium pour fédérer ce continent»
festival cinéma nigérian

Des idées et du pétrole

Au Nigéria, exception culturelle rime aussi avec exception économique. Le secteur représente 1,5 % du PIB et fait vivre plus d’un million de personnes, demeurant le deuxième employeur du pays. En à peine 20 ans, le cinéma est venu se calquer et soutenir le développement de la première économie d’Afrique. Une richesse qui reste cependant concentrée et n’atterrit que très rarement dans la poche de ceux qui font vraiment ces films. Cette absence de redistribution ne semble pas freiner les envies de création puisque plus de 2 000 films sortent chaque année.

Le cinéma nigérian transpire cette énergie, cette force qui s’affranchit de toutes les barrières, à l’image du continent tout entier. De nombreux films voient ainsi le jour sans attendre des subventions, obligeant parfois les réalisateurs à hypothéquer leurs biens afin de boucler leur financement. Serge le concède, pas mal de ces films sont d’une piètre qualité. Mais il s’opère ces derniers temps un virage vers une plus grande exigence à mesure que les budgets gonflent. « Nollywood se positionne désormais comme un modèle d’optimisation des coûts », assure-t-il. C’est parmi ces films que le directeur du festival effectue sa sélection. Les sujets traités offrent un panorama des problématiques que traverse le Nigéria : la guerre, la famille et les fondamentalismes, entre autres.

Le VRP

Pour nous faire parvenir ces films, Serge Noukoue endosse son costume de MC en organisant un festival en plein Paris. Un choix pas si anodin. « Paris est le cœur de la diversité culturelle, tout s’y mélange », s’enthousiasme-t-il en convaincu. Ne dépendant d’aucune institution, Serge applique les préceptes de Nollywood : beaucoup d’audace et de débrouillardise. Et cela paie : le public est au rendez-vous pour la deuxième année consécutive. Sa plus grande récompense aussi. « Je suis toujours très ému de voir des familles entières assister aux projections », confie-t-il. Le festival attire autant la diaspora africaine que les Parisiens curieux de cet ovni événementiel. « Et les Parisiennes ! Le public est majoritairement féminin », annonce-t-il avec une pointe de fierté.

Toujours plus d’idées

Ce cinéphile entend bien rallier d’autres salles à sa cause dans les années à venir. « Le cinéma nigérian mérite qu’on s’y intéresse, il est riche d’enseignements, pour les producteurs notamment », assure-t-il. Fidèle à ses idées, Serge Noukoue ne se voit pas quitter cette belle aventure de sitôt. Bien au contraire, il s’y verrait bien en producteur ou en distributeur. On l’aura compris, il compte bien participer au rayonnement du cinéma africain, que ce soit à la télévision ou dans les salles obscures. « L’image reste le meilleur médium pour fédérer et relever ce continent », prêche-t-il.

Prenant comme exemple Bollywood, Serge Noukoue ne cesse de nous rappeler qu’un pays affranchi de codes hérités d’un passé douloureux est un pays qui va de l’avant. Pour lui, le développement économique de ce continent n’est possible que si les Africains prennent confiance en eux. La Nollywood Week n’est alors qu’un moyen parmi tant d’autres d’enfin placer l’Afrique en haut de l’affiche.

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