Okhin

Hacker

L’hyper-hacktif

Par Jean-Baptiste Semerdjian

De la Syrie à la loi Renseignement, Okhin est un activiste engagé à faire d’Internet un lieu collectif où les États n’ont rien à y faire, si ce n’est d’entretenir les câbles.

Okhin s’appelle Nico. Il a 35 ans. Il parle aussi vite qu’il roule à vélo, porte un perfecto rapiécé avec une ribambelle de badges sur lesquels on peut notamment lire « make sense, not war » et, élément notable, arbore fièrement une crête capillaire aux reflets bleus. Ce garçon détonne dans le Starbucks où on le rencontre. Il est d’ailleurs tout transpirant, car, en retard, il a sprinté sur l’un des boulevards les plus bondés de Paris.

L’histoire d’un freak

Il a grandi à Saint-Quentin-en-Yvelines. Très jeune, des ordinateurs passent sous son nez. Il se souvient parfaitement avoir commencé à coder des jeux sur un ordinateur prêté par un cousin : « C’était en langage BASIC, assez simple. » Il bricole aussi, monte et démonte des voitures télécommandées. C’est un manuel. Au collège, « je n’étais pas vraiment intégré, je militarisais vite les relations. Si tu me tapes dessus, je te taperai encore plus fort ». Il bifurque vers une filière "de garage" : STI. Là, il joue avec des grosses machines et leurs programmes. Ca lui plait. Il aime bien sa classe de <« freaks ».

À 16 ans, en 1997, Okhin découvre Internet grâce à une expérience de connexion des foyers de sa ville. Il décroche le bac, malgré un affreux 4/20 en philosophie, pour intégrer ensuite un BTS en Mécanique et Automatisme industriels. En alternance dans une entreprise, il y programme des outils mécaniques sur Unix et met « les mains dans le cambouis ».

LOGO Telecomix

Flashback

  • 13 septembre 1997

    Cracke Doom2 pour jouer en réseau
  • 12 juin 1995

    Code des jeux sur un Amstrad CPC 6128
  • 12 août 2006

    Administre le fichier automatisé des empreintes digitales du ministère de l’Intérieur
  • 12 août 2006

    Rejoint Telecomix
  • 1er novembre 2015

    Rejoint l’équipe de la quadrature du net

Le loup du ministère de l’Intérieur

Avec ses premiers salaires, Okhin achète un ordinateur en pièces détachées. Logique ! En parallèle, il expérimente des jeux de rôles. « Une expérience narrative où on invente des histoires à plusieurs et on ne sait pas vers quoi ça finit. » Une sorte de loup-garou high level, au point que cela en devienne sa passion.

Le BTS en poche, il passe une année à suivre des cours de mathématiques au CNAM tout en travaillant sur la supply chain de l’entreprise où il était en alternance. Il souhaite continuer ses études et intègre une école d’ingénieur à Perpignan. « Il y avait des soirées tout le temps et, en plus, je faisais partie du BDE. » Notre geek semble alors être rentré dans la norme. Balivernes ! « Comme je continuais à être roliste (comprendre : joueur de jeu de rôles), je revenais à Paris pour y jouer le week-end. C’est là où j’ai commencé à boire trois litres de café par jour, car on jouait jour et nuit. » La caféine détend notre hyperactif, d’où le rendez-vous au Starbucks.

Ingénieur, il est embauché dans une SSII (société de services en ingénierie informatique) et travaille au ministère de l’Intérieur afin d’administrer le fichier automatisé des empreintes digitales. Pendant un an et demi, il se confronte à la hiérarchie bureaucratique. « C’est là que j’ai commencé à relativiser mon travail. L’outil que je perfectionnais était utilisé en France, mais aussi par le Qatar, pour contrôler la population. »

C’est la lutte digitale

À la même époque, il se crée un compte Twitter et voit des "trucs" qui lui plaisent. Ces "trucs", ce sont surtout les actions du groupe Telecomix. Lu comme cela, on pourrait se dire que c’est un énième opérateur téléphonique. Que nenni ! Telecomix est un collectif d’activistes, une « désorganisation » qui « lutte pour la liberté » en s’opposant à toutes les censures d’Internet aux quatre coins de la planète. Nous sommes au début du Printemps Arabe et le régime tunisien, encore aux mains de Ben Ali, bloque l’accès à certains sites web. Telecomix fait alors de "l’effet Streisand". Mais que fait Barbara ici ? « L’effet Streisand, c’est quand un pays bloque certains accès à un site. On copie alors le site et on le remet en ligne sur d’autres adresses URL. »

Okhin rejoint Telecomix et échange avec les membres via un IRC (Internet Relay Chat), un forum où l’on parle de tout et où l’on s’organise pour un rien. « On y parle cinq langues, c’est le bordel ! On s’y fait vite des amis. Le motto, c’est fun, politique et technologie », raconte Okhin avec la nostalgie du novice qu’il était. Le Printemps Arabe atteint alors l’Égypte. Moubarak coupe littéralement l’accès à Internet pour tout son pays. Journalistes comme internautes lambda se retrouvent coupés du monde : plus rien n’entre ni ne sort. Ce qui ne plaît pas à Telecomix. Branle-bas de combat pour nos geeks militants !

Internet coupé, les membres de Telecomix veulent passer par les lignes téléphoniques, mais il faut que ces communications soient gratuites. « On fait alors le tour des fournisseurs d’accès à Internet. On n’appelle pas la hotline, hein ! On appelle les ingénieurs, mais aucun ne veut. Trop cher, impossible ou hors-la-loi. » Okhin fulmine : « Trop cher pour sauver les droits humains, ça me rend fou ! » Des fournisseurs d’accès associatifs répondent enfin positivement. C’est notamment le cas de FDN (French Data Network), le plus vieux fournisseur d’accès en France. Il faut alors des contacts au pays des pharaons. Or, comment contacter l’Égypte sans être repérés ? Ils écument alors les annuaires et envoient des fax en égyptien à quelque 6 000 cybercafés. Sur ce fax, il est expliqué comment se connecter et comment fabriquer un masque à gaz ou faire des attelles. En quelques jours, près de 8 000 connexions sont installées et les journaux du monde entier peuvent enfin reprendre leur rôle d’information.

 
Réparer Internet, ça ne suffit plus
okhin hacker

Bachar is watching you

Telecomix est alors la star d’Internet. Okhin ironise : « On disait que nous avions réparé Internet. Euh non ! Quand on met un obstacle à Internet, il l’évite et arrive toujours à son destinataire. » Le groupe ne se repose pas sur ses lauriers et s’attaque aussi à la Syrie, où la révolution gronde. « En 2012, nous découvrons qu’il y a des machines qui espionnent tous les échanges du réseau Internet syrien. Elles ne sont pas censées être là, car ce sont des machines américaines de la marque Blue Coat. Or, il y a normalement un embargo commercial. Le régime peut ainsi espionner les conversations ou récupérer tous les identifiants et mots de passe. » Telecomix réussit à faire ouvrir une enquête aux États-Unis. Blue Coat se défendra en disant qu’un intermédiaire les a bluffés. Étrange quand on sait que ces machines se mettent à jour à distance et que l’entreprise est spécialisée dans l’espionnage numérique. Okhin décrit alors un secteur de l’espionnage de masse trusté par des firmes américaines qui vendent des machines à tout le monde. C’est Lord of War à la sauce 3.0.

Telecomix découvre alors une faille chez un opérateur syrien et redirige sa page d’accueil vers un message d’alerte où il est expliqué : « Votre Internet est surveillé. Nous sommes Telecomix, vous pouvez venir nous parler et voici quelques outils qui vous seront utiles. » Des milliers d’internautes syriens répondent à l’appel et déboulent sur l’IRC de Telecomix. Et tout cela, en Farsi ! Après ces problèmes de langue et de compétences, quelques internautes "rebelles" syriens sont formés au deep web pour contourner les fameux Blue Coat. « Ça a très vite tourné au cauchemar. On faisait passer des milliers de vidéos sanglantes où l’on voyait nos interlocuteurs blessés, décharnés ou torturés. » Okhin fait alors une dépression nerveuse. Et c’est après le Chaos Communication Camp, une sorte de Burning Man des programmeurs, que Telecomix est confronté à d’autres cas de dépression nerveuse de ses membres, à la suite de l’opération en Syrie. Les contacts syriens sont eux morts ou en fuite. « Réparer Internet, ça ne suffit plus. Le monde entier sait, et pourtant rien ne se passe », se désole-t-il. C’est la douche froide.

En 2013, on compte à nouveau sur eux lors de la crise ukrainienne. Mais ils n’ont plus l’envie. Telecomix est dissous par résignation. « Certes, ça a bien fonctionné en Égypte, mais, aujourd’hui, il y a pourtant une nouvelle dictature militaire ! »

Aux armes (numériques), citoyens

Okhin intègre alors la FIDH (Fédération internationale des droits de l’homme) et lutte activement en formant des rebelles russes et syriens aux utilisations « pirates » d’Internet. De nouveau, il se surpasse en prenant à cœur les causes qu’il soutient. Et, de nouveau, il sombre dans la dépression nerveuse. « On se dit que, si on s’arrête, des gens dans le monde vont mourir, mais, au final, ça ne change rien. En ONG, au mieux, on documente le désastre pour avoir des condamnations vingt ans après. » En même temps, il zone au LOOP (Laboratoire ouvert ou pas), à Paris, un hackerspace où il rencontre des anciens de Telecomix et développe ses projets personnels.

C’est en fréquentant ces hackerspaces qu’il fait la connaissance de la Quadrature du Net, une association de défense des droits des citoyens sur le numérique. « J’y travaille maintenant, sur la qualité des infrastructures et le chiffrement des communications, afin qu’elles ne soient pas espionnables. » Grâce à la Quadrature, Okhin développe des outils citoyens en totale harmonie avec la mission de l’association : « faire qu’Internet existe dans la société avec peu de contrôle, un respect de la vie privée et le maximum de transparence ». « On nous a toujours dit : “laisse les experts de la politique faire et occupe-toi de travailler”. Or, ce n’est pas si compliqué quand on accepte de vulgariser », clame celui qui a organisé avec Nuit Debout des actions numériques contre la loi Renseignement en 2015.

Ni smartphone ni montre connectée, Okhin remet sa casquette siglée NSA (un pied de nez de plus) au moment de quitter le Starbucks, où il a bu naturellement un "Grande Latte". « Faire que le premier ministre ait un ulcère », tel est son objectif actuel. Ce collectiviste autonomiste ne manque pas de défiance à l’égard de ces gouvernements qui veulent tout contrôler, jusqu’à son téléphone, qu’il sait écouté. Le vélo est enfourché, il franchit la ligne blanche du boulevard, s’infiltre et disparaît dans le flux de voitures. Il n’allait quand même pas respecter le Code de la route !