Papou Dabo

Créateur de la marque African Armure

Papou Dabo, entre rap et sape

Par Ahcène Amrouz

C’est l’histoire d’un gamin de banlieue fort d’un héritage séculaire qui creuse son sillon dans celui d’un collectif d’artistes des années 90-2000, la Mafia K’ 1 Fry.

L’histoire aussi d’un jeune discret qui vit la légende sans y prêter attention. Papou Dabo, la quarantaine apaisée aujourd’hui, continue de faire ce qu’il fait de mieux, porter haut les couleurs de ce qu’il appelle lui-même « l’afro-européanisme » à travers sa marque African Armure.

Cette prise de hauteur n’est pas seulement due à son âge, elle remonte à ses racines, sa famille. À l’en croire, lorsqu’on naît « Dabo », on est automatiquement porteur d’un « gène rebelle ». Son grand-père fut fusillé et son père arriva en France comme réfugié politique. Ce n’est que tardivement que Papou fait le rapprochement avec son côté fougueux depuis l’enfance. De ce passé très présent, il s’impose une exigence d’exemplarité même s’il n’est pas à l’abri de quelques exceptions. C’est qu’en grandissant dans le 94 parmi les futures fortes têtes du rap français, il faut savoir sacrifier un peu de ses idéaux pour se faire respecter.

Le bus 183

Flashback

  • 2000

    Création d'African Armure
  • 2001

    Victoire de la musique et décès de sa mère
  • 2005

    Naissance de son fils
  • 2008

    Quitte la Mafia
  • 2015

    Révélation d’African Armure v2 et de Young Nation

Bus 183 : Porte de Choisy – Aéroport d’Orly – Terminal Sud

Nous sommes en 1997, les villes d’Orly-Choisy-Vitry ne sont pour l’instant reliées que par le bus 183. Quelque part dans le 9.4, il se prépare pourtant à la réunion de grands talents du hip-hop issus du département. Les pères fondateurs se nomment : Kery James, Rim-K, AP, Mokobé, DJ Mehdi, OGB, entre autres, et Papou, bien évidemment. Sa participation à ce collectif de leaders d’opinion sonne comme une évidence pour le jeune homme. « Tous les membres avaient cette élégance due à l’envie de réussir », confie-t-il. Mais ils partageaient bien plus que de l’ambition, sinon à quoi bon s’appeler Mafia K’ 1 Fry ? À cet âge-là, « on ne sait pas vraiment qui on est, on ne nous positionne pas », soupire-t-il. C’est dans cette brèche qu’ils vont tous s’engouffrer, revendiquant, comme un pied de nez, une identité « afro-européenne ».

« Je rappe à travers mes t-shirts »

L’explosion d’Ideal J en 99, composé de Kery James, Teddy Corona, Rocco et DJ Mehdi permet à la Mafia de s’exporter au-delà de l’Île-de-France et de tisser sa toile. Ces jeunes découvrent alors la France, et vice versa. Leur vocabulaire se dissémine aux quatre coins de l’hexagone. « Le rap nous a littéralement permis de sortir du quartier », s’exclame-t-il. Cependant, Papou ne se voit pas rappeur. Le rap a encore une connotation péjorative aux yeux de ses parents. Surtout, la perte de sa mère exacerbe sa volonté d’être exemplaire. « Je voulais être pris au sérieux, honorer la mémoire de ma mère », clame-t-il. Son désir d’équilibre et de stabilité se retrouve au sein de l’organisation. « Chacun avait sa propre voix, et tout le monde entendait la sienne », précise-t-il. Prenant du recul vis-à-vis de la musique, il décide de s’exprimer à travers un autre outil, ce sera le vêtement. Dans la foulée de cette révélation, le jeune Papou crée deux marques : Mafia K’ 1 Fry et African Armure.

Les deux marques cartonnent, suivant l’ascension du collectif et de ses membres, et la propagation de son discours. À cette époque, la réussite est insolente pour Papou et son crew. Il s’épanouit à être le businessman du groupe. « J’aimais bien regarder les concerts depuis le public pour trouver des idées d’amélioration », confie-t-il avec un sourire. Le jeune homme plein d’idées se sacrifie pour la réussite financière du collectif. Comme tout système politique, la Mafia K’ 1 Fry reposait sur une économie dont Papou était le gouverneur.

 
«Je reste un homme de collectifs»
boubou African Armure

La carte et le territoire

Cette approche entrepreneuriale du rap trahit chez Papou une obsession pour l’outre-Atlantique. « Ma culture est définitivement américaine ; lorsque j’y vais, les New-Yorkais me considèrent comme l’un des leurs », renchérit-il. Un pays adoptif, berceau de la culture hip-hop, qui a offert au jeune Papou les clés de son environnement. C’est en s’appuyant sur la dichotomie « East Coast / West Coast », la violence en moins, qu’il opère un découpage tout particulier de la banlieue parisienne et du rap français des années 90. « La banlieue sud est la banlieue new-yorkaise par excellence, en raison de son métissage. La banlieue nord est plus concentrée, plus uniforme. Elle se rapproche plus de ce qui se faisait au début à L.A. »

Cet exposé est l’occasion pour le personnage de l’ombre de témoigner d’avoir côtoyé la meilleure génération de rappeurs français qui rappait sa différence. À l’entendre, chacun des rappeurs et des collectifs de l’époque, la Mafia en tête, a participé à la construction d’une identité française urbaine et d’un folklore hip-hop : le ghetto français.

Toujours plus

Tout alors a l’air d’un conte de fées. Mafia K’ 1 Fry, le collectif comme la marque, est universel. Papou a donné un corps à ce qui n’était alors qu’une idée, un sentiment. Pour tout le monde, ce succès fulgurant n’est qu’un point de départ, tout comme la Victoire de la musique du 113. L’entrepreneur rêve toujours de mieux, « à l’américaine ». Cette fougue va amener Papou à quitter son statut d’indépendant pour devenir plus gros. En l’espace de quelques mois de l’année 2005, Papou se retrouve à la tête « d’une machine de guerre qui fait des sous ». Mais le constat est amer pour l’inexpérimenté chef d’entreprise : « ce qui se vendait le plus n’avait pas d’âme ».

Reculer pour mieux sauter

En 2008, Papou fait le chemin inverse. Il revient à son statut d’indépendant pour mieux maîtriser l’usage de son image et de son produit. Cette année est riche en prises de conscience pour lui. En effet, Papou se réveille avec la gueule de bois de l’utopie Mafia K’ 1 Fry. Conscient d’être le seul à faire des efforts pour les autres, il claque la porte. « J’étais devenu aussi gros que les autres sans rapper », clame-t-il. On imagine le fracas. Mais on se trompe. Papou n’est pas celui qui divise, au contraire. Resté proche du plus grand nombre, on comprendra en filigrane que la raison de son départ était le fait d’une petite poignée de personnes. De cette épreuve, il ressent le besoin de souffler, mais toujours à sa manière. Il a alors 35 ans et se lance sans trop y croire dans d’autres affaires. Pas très épanoui, il reste sensible aux marques d’affection des nostalgiques qui lui demandent de relancer la machine. Ce sera chose faite, avec ouverture et professionnalisme, en tirant les leçons des échecs passés. « Avant, j’étais un écorché vif avec des réflexes de banlieusards », confie-t-il.

Made the history

Fidèle à ses racines africaines, le Papou nouveau se mélange et s’entoure de personnes qui partagent cette vision. Avec African Armure, il revient faire ce qu’il sait faire de mieux : vendre une idée et continuer à la porter, littéralement. La nostalgie du collectif freestyle a amené Papou à créer Young Nation, sorte de laboratoire de recherche pour jeunes artistes africains. Il ne s’en cache pas, il cherche à s’entourer de la relève pour enfin léguer quelque chose en héritage. « Je reste un homme de collectifs, que ce soit en business, en musique ou dans l’art », assène-t-il. Sentant qu’il tient là sa dernière cartouche, Papou entend bien faire mouche avec le devoir de montrer la voie pour les « petits » qu’il voit grandir.

Être un exemple, voilà la véritable obsession du jeune quadra, car, au fond de lui, il croit dur comme fer que « par la réussite, on génère de la réussite ».

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Le code n’est pas un truc d’intello, c’est plutôt de la curiosité et de l’envie de faire soi-même.

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