Thomas Porcher

Économiste

Énergie, économie, Seine-Saint-Denis

Par Jean-Baptiste Semerdjian

« C’est trop classe d’être prof à la fac. On a le temps de réfléchir en restant dans un univers jeune. »

En guerre contre les multinationales de l’énergie et les pays corrompus, l’économiste Thomas Porcher partage ses découvertes dans les amphithéâtres universitaires, sur les plateaux télé et surtout dans des livres de 80 pages. Il a aussi eu 3 en philosophie au bac et passé sa ceinture noire dans son 93 natal, mais ça c’était avant.

(Avant-propos) Un choix cornélien de rencontre

Il existe deux manières de rencontrer Thomas Porcher. La première, et la plus recommandable, est de suivre ses cours d’économie à Dauphine ou à l’École supérieure de gestion de Paris. La deuxième, et la plus facile (la nôtre donc), consiste à le croiser dans les clubs "branchouilles" dissimulés dans les sinuosités urbaines de Paris. Dans le cas où vous opteriez pour la seconde possibilité, nous vous recommandons d’avoir du répondant et une excellente résistance aux alcools forts. Voilà, c’est dit.

Thomas Porcher economiste sorbonne tafta

Flashback

  • 5 juillet 1977

    Naissance à Drancy en Seine-Saint-Denis
  • 10 décembre 1994

    Ceinture noire de Karaté
  • 5 juillet 1995

    Bac ES au lycée Jacques Brel à La Courneuve
  • 6 mai 2006

    Doctorat en sciences économiques à La Sorbonne
  • 2 octobre 2014

    TAFTA : l'accord du plus fort, coécrit avec Frédéric Farah

De Drancy à Cluny

Avant de fréquenter ces institutions parisiennes, Thomas Porcher a gravi les échelons de la pyramide de Maslow à coups de formules mathématiques et d’œuvres de l’esprit. Originaire de Drancy et lycéen à La Courneuve, il s’inscrit après un bac ES « sans mention » à l’Université de Villetaneuse en licence d’économie. Là, c’est le coup de cœur pour la matière : « Paris 13 est une très bonne fac, la géographie fait que ça a mauvaise réputation dans la tête des gens, mais le corps professoral est extrêmement bon. C’est une université riche de son melting-pot et de ses enseignants brillants. »

Fils d’une Italienne et d’un Vietnamien, il se lance dans un mémoire de master sur les différences de développement au Vietnam. Après un séjour de recherche sur le terrain, il découvre que le sud est plus riche que le nord, qui a gardé son ankylose bureaucratique soviétique. « Je voulais aussi retrouver mes pseudo racines, mais il ne s’est rien passé », ajoute-t-il, non sans tendresse pour le déraciné qu’il pensait être.

Sa licence d’économie en poche, il postule et intègre le master d’économie internationale de La Sorbonne. Là, il observe une autre sociologie estudiantine : « À la différence de Paris 13, les étudiants de La Sorbonne ont une vraie vision de carrière professionnelle. » Il part en Erasmus à Budapest et étudie aux côtés d’étudiants de grandes écoles. Le licencié découvre alors qu’il peut aisément challenger les « élites en devenir ». C’est une prise de confiance énorme pour l’étudiant qu’il était : « Quand tu es de Paris 13, tu es convaincu d’être moins bon. À Budapest, j’ai tué les préjugés. Dans certaines matières, j’étais meilleur que des étudiants de HEC ou de Sciences Po. J’ai pris confiance dans mes capacités et décidé de faire une thèse. »

La classe du docteur

« C’est trop classe d’être prof à la fac. On a le temps de réfléchir en restant dans un univers jeune », décrète-t-il non sans raison. Il souhaite travailler sur le pétrole et choisit comme sujet de thèse "Les recettes pétrolières pour lutter contre la pauvreté dans le cadre du Congo". « J’ai passé mes quatre années de thèse entre des laboratoires du CNRS, les bureaux de l’Union européenne au Congo et La Sorbonne comme chargé de TD. L’Afrique a modifié ma façon de concevoir le réel et les cours m’ont donné la passion de la transmission. Cette période m’a changé », avoue-t-il avec une once d’exaltation. Thomas Porcher accouche d’une thèse soutenue devant les professeurs qui l’ont façonné et inspiré. Docteur Porcher is alive, et avec mention "Très honorable" ! La soirée fut mémorable, mais loin d’être académique (c’était prévisible).

Adoubé par ses pairs, il continue d’être chargé de TD et commence à enseigner en amphi. « J’ai réappris tout ce que j’avais simplement ingurgité. Les amphithéâtres, c’est comme un concert, c’est incroyable, les étudiants grattent et sont très respectueux ! », déclare-t-il, admiratif de ce jeune public avide de savoirs.

 
« Je ne fais pas de la politique, je dis la vérité »
Thomas Porcher economiste sorbonne tafta

L’énergie comme cheval de bataille

En 2009, il vulgarise sa thèse et approfondit ses partis-pris pour en faire un livre intitulé Un baril de pétrole contre 100 mensonges. La punch-line est bonne, le contenu aussi.
Écoutez plutôt : « J’ai constaté qu’un pays pauvre qui produit du pétrole aura plus de difficultés, car il ne peut faire aucune prévision, vu que le prix du baril fluctue. En plus, ce que lui demande de faire le FMI n’est jamais bon, car il demande des privatisations. Or on se rend compte que les pays qui ont des compagnies publiques de pétrole sont beaucoup plus riches que ceux qui donnent des concessions aux compagnies privées. Le FMI impose un schéma de pensée libérale qui n’a fait que des échecs. Peu importe que ce soit DSK ou Lagarde, les politiques sont les mêmes : ils sont les prêteurs de derniers recours, qui, ensuite, asphyxient le pays. »

Docteur Porcher devient alors un économiste reconnu pour son travail. Il court de média en média et d’amphi en amphi. Il publie en 2013 Le mirage du gaz de schiste, où il fait feu sur ce "Graal de l’indépendance énergétique". Ce livre aura un certain succès et le mènera à être auditionné par les parlementaires français sur ce délicat sujet. Plus récemment, il s’est mobilisé avec Fréderic Farah pour dénoncer l’accord TAFTA, qui vise à uniformiser les normes entre l’Europe et les USA au profit, selon lui, d’un nivellement par le bas de la qualité des produits.

Quand on lui parle de Thomas Piketty, le David Guetta de l’économie, Thomas Porcher se plie d’éloges. Bon joueur, il affirme que l’espace public a tout à gagner à ce que les jeunes économistes prennent de plus en plus la parole.

(Après-propos) Un choix cornélien de position

Thomas Porcher refuse de se dire militant. Il n’a pas vraiment de couleur politique, même si ses lecteurs sont forcément plus environnementalistes. Il exclut la prise de position en utilisant son assise universitaire : « Je ne fais pas de la politique, je dis la vérité. » C’est un peu facile, surtout pour lui qui déclare avoir souffert du carcan intellectuel des mandarins universitaires quand il était encore thésard.

Sûrement une simple réticence d’un banlieusard d’origine italo-vietnamienne qui a dû aller à Budapest pour être conscient de ses compétences et à Brazzaville pour les faire estampiller. Il n’était apparemment pas sur la bonne liste au départ, mais, au final, on le retrouve sous les spots, à discuter doctement.