Sarah-Jane Sauvegrain

Comédienne

Jouer à la vie

Par Jean-Baptiste Semerdjian

Sarah-Jane Sauvegrain ne fait pas que jouer.

Elle aime aussi vivre et s’aventurer vers l’inconnu, comme quand, à 18 ans, profitant de l’absence de ses parents, elle emménage en coloc’ avec une copine grâce à l’imitation de la signature de son père et à de faux contrats de travail. Un peu plus jeune, elle s’endormait dans le RER et se retrouvait à Bourg-la-Reine. Pour la première fois toute seule dans un lieu inconnu, la petite Parisienne s’aventurait et découvrait les barres d’HLM. Cette journée de « tourisme » est un tournant. Elle qui n’avait jamais dépassé le périphérique se retrouve libre dans un lieu inconnu. La petite aventurière décide alors de faire ce qu’elle a envie et d’être curieuse de tout. « Je me suis rendu compte que je pouvais sortir du processus. J’avais envie de tout tester pour voir. Cette journée-là, j’ai vu au-dessus de mon quotidien et compris que l’univers était gigantesque d’aventures et de sensations », s’émerveille encore celle qui, 10 ans plus tard, estime avoir testé beaucoup de choses depuis…

Au commencement était le Verbe

Pour comprendre ce qui a mené Sarah-Jane Sauvegrain à la scène, il faut regarder dans la direction de ses parents. « Je suis une fille de la balle. Mes parents sont comédiens et metteurs en scène. Dès ma tendre enfance, je voyais passer à la maison des amis de mes parents. Ils avaient tous des histoires incroyables à raconter. Moi, petite créature émerveillée, je chérissais ces soirées à les écouter », se rappelle-t-elle avec entrain. À 5 ans, la « fille de la balle » apprend des poèmes de Mallarmé par cœur pour pouvoir faire comme papa et maman. Elle s’inflige alors un credo, qu’elle respecte toujours : « Si tu n’as rien à dire de mieux que le silence, tais-toi ! ». Avec Mallarmé, elle savoure les sonorités et s’estime enfin permise à s’exprimer devant la tribu familiale. Ce qui fit sûrement grande impression au moment de la fête des Pères ! « Depuis cette période, je parle tout le temps, jusqu'à ce que celui qui a quelque chose de mieux à dire me coupe », clame-t-elle entre deux lattes de cigarette. Eh oui, Sarah-Jane fume et impose une terrasse chauffée à ses invités avec un très radical « Je préviens, je clope ! ».

Sarah-Jane a découvert la vie, la vraie, grâce au RER

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Se chercher

« D’abord, j’ai voulu être une fée. Et puis, ce n’était pas possible car le secteur était bouché ! Je voulais sauver des gens donc j’ai rêvé d’être médecin. Puis, à 16 ans, j’ai voulu être avocate, toujours pour défendre la veuve et l’orphelin. Mais, après le bac, j’aspirais à proposer un autre monde. Et naturellement, pour moi, la seule manière de créer un autre monde tout en parlant de la réalité, c’est faire du théâtre. C’est l’unique manière de rendre réelle une utopie », résume-t-elle rapidement. Pour mettre en œuvre son plan de carrière, elle fait une licence de lettres et art pour pouvoir intégrer ensuite la FEMIS. Mais, imprévu, elle remplace au pied levé une comédienne malade dans une pièce de sa mère et se fait repérer par un metteur en scène. Elle abandonne son idée de FEMIS et décide de continuer la fac tout en faisant l’actrice le soir. De fil en aiguille, elle rencontre la réalisatrice Sophie Letourneur et joue dans son film La vie au Ranch. Sarah-Jane y joue une étudiante de 20 ans plutôt dévergondée. Le rôle lui va à ravir.

La vie au conservatoire

Après cette première expérience cinématographique et sa licence de lettres en poche, elle entre au conservatoire d’art dramatique du 5e arrondissement de Paris. Elle y apprend ce qu’elle avait expérimenté et se perfectionne. Elle se souvient notamment de l’un de ses professeurs, Jean-Damien Barbin, qui projette à ses élèves des vidéos d’exécutions en Syrie pour motiver ses ouailles à oser prendre la parole en public. La méthode est violente, mais Sarah-Jane y voit du génie. « Depuis, dès qu’il y a un espace de liberté pour s’exprimer, j’essaie de le choper », reconnaît l’élève assidue.

 
"Les gens se sont mis à vivre comme au cinéma"
La vie au ranch, film qui a révélé Sarah-Jane Sauvegrain

Mener une révolution

Pour Sarah-Jane, le cinéma et le théâtre sont très différents : « le théâtre est une continuité où le comédien peut agir sur le déroulement de l’histoire. Un blanc marqué, un sourire, un hochement d’épaule sont autant d’appropriations qui sont éphémères. Au cinéma, c’est décousu. Chaque séquence oblige un état et le spectateur n’existe pas ». Aujourd’hui, elle regrette que le théâtre soit vertical et que les comédiens soient trop réticents à déconstruire le 4e mur, cette cloison sociale qui dissocie public et scène. Il faudrait rééduquer les spectateurs pour qu’ils aient le courage de revenir à l’art vivant qu’était le théâtre à l’époque de Molière. Elle s’énerve même que « le cinéma ait vendu son âme au diable en étant dépendant d’impératifs financiers et du star-système. Dany Boon n’a pas besoin de faire autant de films. Un seul suffirait pour son message ! Il faudrait mieux faire connaître des films de débutants et ne pas les délaisser à cause de vulgaires visas d’exploitations ! »

Dealer de mots

Sarah-Jane Sauvagrain avoue ne pas pouvoir s’empêcher de jouer ; c’est une drogue : « Je suis dépendante de mon envie de jouer. Cette passion folle m’empêchera peut-être d’avoir une famille, et une ride de trop me jettera peut-être dans l’oubli. On verra, mais je m’y prépare. » Elle qui a découvert la vie grâce à une errance en RER sait que cette vie de voyages et d’absences symbolise les dangers et opportunités de la vie d’artiste. Difficile distinction entre réalité et jeu pour cette jeune comédienne, très loin de la starlette, qui regrette que « les gens se soient mis à vivre comme au cinéma, alors que c’était l’inverse au départ ».

En partant, Sarah-Jane laisse son paquet de cigarettes vide sur la table. Nous étions prévenus.

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