Tom Reiss

Historien, Prix Pulitzer de la biographie 2013

Retour vers le futur

Par Maxime Verner

« J’écris pour réparer »

Tom est insomniaque. C’est peut être un détail pour vous, mais, en général, ça veut dire beaucoup. Il est homme à réparer, à comprendre. Il a le regard d’un Henry Miller et voyage beaucoup. Il aiguise régulièrement son français parfait à Paris, à la recherche du temps perdu. Celui où sa mère avait droit à l’innocence de l’enfance.

Il est des raisons d’être indulgent avec Tom Reiss. Si vous le rencontrez, bizarrement paré, dans un dîner près du Pont-Neuf, vous aurez tôt fait d’être désarmé. À ceux qui s’imaginent tous les auteurs américains à succès comme des Anthony Robbins à la plume aiguisée, volontiers hâbleurs et parvenus des lettres sans dérision, Tom répond par un sourire timide et une générosité simple. Il émane de lui un parfum particulier, celui de ceux qui n’étaient pas faits pour leur destin. Et pourtant...

Etranger, déraciné, inactuel

Tom Reiss pourrait se complaire à mener grand train en déversant une plume névrotique dans notre vieille et totémique Europe, tout auréolé de son récent prix Pulitzer, et surfant sur le vif et soudain intérêt d’Hollywood pour ses best-sellers. Mais Tom n’est rien de tout cela. Et c’est à l’heure d’ouvrir le scotch, à minuit passé, que l’on comprend ce qu’il a de réellement différent : il se sent étranger, déraciné, inactuel. Bref, pas un ersatz d’écrivain.

devise La couverture du livre de Tom Reiss

Flashback

  • 5 mai 1964

    Naissance à New York
  • 1987

    Diplômé d'Harvard
  • 1998

    Voyage à Bakou
  • 15 février 2005

    Sortie de l'Orientaliste
  • 18 mai 2013

    Prix Pulitzer de la biographie

Le Comte Noir

En le retrouvant, une semaine plus tard, dans les rues pavées de SoHo, avec la gaucherie que tous les bons écrivains arborent, dépareillant à merveille la veste en flanelle et les Cortez, ce sentiment de décalage entre l’homme et l’environnement n’est en rien entamé. L’art de la discussion, qui échappe à une bonne partie des Américains, ne lui sont en rien étrangers. Il sait donner, recevoir, comprendre, renvoyer, installer, passer. Il laisse le sentiment d’avoir compris l’essentiel des généraux Dumas et de Gaulle : la meilleure défense réside dans l’attaque.

Attablés dans le café du bookstore de Prince Street, nous discutons sous… un exemplaire de L’Orientaliste. Le premier succès de cet écrivain-né, qui a su à sept ans qu’il ferait « ça », et qu’il le ferait bien. À raison. Le Pulitzer, il le doit à son dernier-né, Le comte noir, biographie du général Dumas, général qui inspira le personnage du Comte de Monte-Cristo à son fils Alexandre

Fils d’un banquier français et d’une esclave de Saint-Domingue, Dumas fut promu général sous la Révolution et reste l’un des acteurs principaux de la campagne d’Égypte. Après avoir opposé sa vision démocratique à Napoléon, il fut emprisonné mais participa à construire le fantasme de cette époque. Tom, lui, vit dans la sienne, d’époque fantasmée. Celle de la fin du XIXe siècle. Cette biographie romanesque du comte noir, il la porte en lui depuis le début.

Son oncle d’Amérique

Une mère française, née d’immigrés viennois, parfaits petit-bourgeois qui ne voulaient « pas déranger », ce qui ne les empêcha pas d’être déportés. C’est un point de départ. Mais, lorsque cette orpheline de onze ans émigre à New York, elle a pour tout bagage un album photo, un Monopoly et un volume de la Bibliothèque verte : Le Comte de Monte-Cristo. Adoptée par son oncle, elle découvre cet homme brillant, polyglotte (il parle huit langues couramment), qui a parcouru l’Europe en multipliant les aventures romanesques (déjà), avant d’arriver à Manhattan avec dix dollars en poche. Il multiplie alors les petits boulots, qui l’ennuient profondément. Tous les jours à onze heures, il boursicote, avec l’aide de cette nièce-fille, si douée pour les chiffres. De fil en aiguille, il parvient à pouvoir arrêter de travailler, voyager sans cesse, inviter ses amis, immigrés des cinq continents à dîner chaque soir à la maison...

 
«J'écris des histoires comme des aventures»

Rapprocher et conjuguer

C’est tout près de ce patriarche, au Texas, qu’a grandi Tom. Ce grand-père d’adoption aimait l’Amérique pour son ouverture et sa liberté, mais adorait la détester pour son mépris de la culture et son rapport à l’argent. Il adorait la littérature française et ne se séparait jamais de ses volumes de Simenon, Aymé et Voltaire. Pour lui, la vie était un jeu. Tom avoue, pudiquement : « Sans lui, je ne serais pas ce que je suis. » Pourtant, s’il lui a dédié L’Orientaliste, c’est bien à sa propre soif d’aventure qu’il doit ce livre.

Déjà petit, alors qu’il lisait, pour passer le temps, des policiers et des livres historiques, ce goût de l’aventure contrebalançait son questionnement sur la morale et la justice. Il sent qu’il doit retrouver le fil, reprendre le cours d’une histoire brutalement arrêtée. L’un de ses amis de classe à Harvard est devenu médiateur dans des conflits tribaux, dans le monde entier. Il en parle avec admiration. C’est certainement, pour lui, le rôle le plus important dans notre époque. Rapprocher, conjuguer, trouver une grammaire commune dans l’aventure, toujours.

L'appel de l'aventure

Quand l’un de ses autres camarades d’Harvard, qui était venu de l’Iran du Shah pour ensuite partir faire fortune dans le pétrole à Bakou, l’invite à venir découvrir ce pays « resté bloqué à la fin du XIXe siècle », sa fille vient de naître. Il hésite… et fonce. Alors que sa carrière de journaliste décollait enfin, qu’il devait écrire pour le New Yorker ou le New York Times, il sent que ce voyage va le transformer. Sur place, il est happé par l’histoire de Lev Nussimbaum, juif d’Azerbaïdjan ayant fui Bakou et les bolcheviks pour devenir un prince musulman à Berlin, sous le nom d’Essad Bey, puis de Kurban Said, l’auteur d’Ali et Nino. Il se lance à cœur perdu dans une biographie dont il ignore encore qu’elle va le mener, pendant cinq ans, d’Istanbul à Berlin, en passant par l’Italie et tout le Caucase.

C’est le succès fulgurant de L’Orientaliste qui le propulse, en 2005, étoile montante des lettres américaines. Il le dédie, bien sûr, à son grand-père, dont le sens de la justice et le goût de l’aventure bercent chaque page. Isolé dans sa génération (il soufflera ses cinquante bougies en mai), il n’a pas envie de copiner avec Fauer, Moody et consorts.

Avec son adaptation au cinéma, son œuvre va toucher un public encore plus large… Mais la plus grande histoire de Tom, il ne l’a pas encore écrite. C’est la sienne, son autre côté de la vie.