Andrew Yang

Candidat démocrate à la mairie de New York

L'humanité d'abord

Par Maxime Verner

Andrew Yang, l’humanité d’abord

L’homme qui est en train de convertir les Américains (et le monde) au revenu universel pourrait bien devenir le prochain maire de New York. Si son talent pour raconter l’histoire d’un monde où la robotique détruira tant d’emplois que l’entrepreneuriat et un revenu garanti seront des planches de salut irrite chez les démocrates, il arrive à viser juste et à incarner une aile plus libérale qu’AOC dans la nouvelle garde politique américaine.

Lorsque je le rencontre en 2013 dans les locaux de son ONG en plein cœur de Koreatown, à l’embouchure de la 6e Avenue et de Broadway, il m’annonce, les yeux scintillants, qu’il a un rêve. Il me cuisine ensuite sur ma campagne présidentielle en France, avide d’expériences et de conseils… Et puisqu’il est homme organisé, il peaufine déjà le manuscrit de son premier livre, Smart People Should Build Things, dans lequel il expose clairement son ambition assumée : restaurer la culture américaine de la réussite pour ouvrir la voie à de nouveaux emplois grâce aux entrepreneurs.

Il a lancé Venture for America en 2011 pour placer pendant deux ans de jeunes diplômés de haut niveau dans des start-up innovantes prometteuses installées dans des villes frappées par la récession, après avoir suivi un « training camp » d’un mois où la crème des investisseurs et des entrepreneurs se relaient. Andrew affiche un objectif très ambitieux : créer à terme 100 000 emplois aux États-Unis en formant une génération d’entrepreneurs. À ce jour, l’ONG en a créé 4 000, après avoir placé 1 000 fellows dans 18 villes. Elle reçoit 1 500 candidatures par an.

L’enthousiasme était déjà bien réel lorsque, dès le lancement, Andrew Yang présente son projet à Barack Obama, à la Maison-Blanche. Dans la foulée, le PDG de LinkedIn, Jeff Weiner, rejoint au board de l’association le fondateur de la plateforme, Reid Hoffman. Andrew s’entoure alors d’ambassadeurs solides : la papesse médiatique Arianna Huntington, l’investisseur vedette Josh Kopelman, le milliardaire texan Graham Weston, le propriétaire des Cavaliers Dan Gilbert, ou encore le PDG d’Uber, Dara Khosrowshahi. Au contact de ces puissants, il mûrit son projet secret, qu’il partage le soir avec sa femme Evelyn, qui a quitté son poste au marketing de L’Oréal pour se consacrer en 2012 à l’éducation de leurs fils.

Generation Startup

Cynthia Wade, Oscar du meilleur documentaire 2007 pour Freeheld, décide d’accompagner six entrepreneurs du programme à Détroit pendant deux ans. Elle en tire, en 2016, un documentaire poignant, Generation Startup, qui les montre redéfinir le succès dans une ville à relever, et apprendre à échouer en prenant tous les risques. On y voit aussi Andrew les accompagner et faire sa part dans cette génération de Shakers (les nouveaux utopistes qui se battent pour l’égalité). Depuis, Cynthia réalise The Flag Makers, une immersion dans la première usine de fabrication du drapeau américain, dans le Wisconsin, où se côtoient depuis un siècle des réfugiés et des immigrés venus du monde entier pour produire des bannières étoilées avec lesquelles des fanatiques pro-Trump feront irruption au Capitole.

Ce fils d’ingénieurs taiwanais, immigrés à Berkeley dans les années 60, songe depuis longtemps à s’engager dans le débat public. À 17 ans, il avait été sélectionné dans l’équipe nationale américaine de débat pour disputer les championnats du monde. Déjà une revanche pour le petit surdoué gringalet et timide qui passera des bancs de l’école publique du quartier à ceux de Columbia. Une fois diplômé en droit et en économie, il peut entrer dans le prestigieux cabinet David Polk, à New York. Mais il ne tient pas cinq mois, dégoûté de cette vie insipide que l’envie d’une carrière offre à tant de yuppies.

Il se lance dans l’entrepreneuriat en plein quand la bulle Internet éclate. Il multiplie alors les expériences dans des start-up avant de devenir le PDG de la petite entreprise de tests GMAT d’un de ses amis. En trois ans, il passe de 5 à 69 bureaux et revend l’entreprise, empochant les quelques millions qui vont lui offrir la liberté de pouvoir creuser son sillon.

Ce sera donc Venture for America, qu’il lance avec 200 000 dollars. Il veut que le talent essaime dans tout le pays pour qu’un entrepreneuriat engagé construise une croissance soutenable. Le président Obama le nomme ambassadeur pour l’entrepreneuriat en 2015, mais, en 2017, il passe le flambeau à la tête de Venture for America à sa fidèle DG, Amy Nelson.

Le candidat des entrepreneurs

Dans la foulée, il annonce sa candidature à l’investiture démocrate pour la présidentielle de 2020. Selon lui, Trump n’est que le symptôme de l’instabilité économique qui met à mal la démocratie américaine et qui provient du remplacement progressif de millions d’emplois d’Américains par des robots. Il fait mouche en proposant alors « Freedom Dividend », revenu de base garanti de 1 000 dollars pour tous les citoyens américains de plus de 18 ans, qu’il détaille dans son second livre, The War on Normal People, et son concept de capitalisme humain.

Mais comment se faire connaître avec si peu de moyens et au milieu d’une trentaine de candidats ? Andrew construit une relation forte et directe avec une communauté de soutiens en ligne, son #YangGang, qui créent des mèmes et interpellent journalistes et citoyens sur les réseaux sociaux. Ils s’arrachent sa casquette « Math » et diffusent son approche technocratique qui parle vite aux pontes libertaires de la Silicon Valley. Elon Musk, à jeun, se fend même d’un tweet. Les fondateurs de Reddit et de Twitter donnent un coup de main, tout comme Sam Altman, l’âme du Y Combinator, ou le regretté Tony Hsieh, fondateur de Zappos. Les peoples s’y mettent : Nicolas Cage, Donald Glover (Childish Gambino), Teri Hatcher, Dave Chapelle ou encore MC Rakim.

Cela permet à Andrew de devenir rapidement la coqueluche des médias et de pouvoir être testé par les sondeurs, étape indispensable pour se qualifier aux débats télévisés entre candidats. L’effet boule de neige aurait dû lui permettre de convaincre assez d’électeurs pour lever des fonds et progresser encore, mais, le 11 février, il doit jeter l’éponge après avoir réuni seulement 160 000 voix aux caucus de l’Iowa et du New Hampshire. Il devient alors chroniqueur sur CNN et suit de près cette folle campagne.

L’ancien maire de New York, le milliardaire Michael Bloomberg, qui peine à gagner une primaire qu’il pensait noyer sous l’argent (il a dépensé plus de 500 millions de dollars), propose un ticket à Andrew. Devenir vice-président des États-Unis a souvent été un tremplin vers la fonction de Commander-in-chief. Malgré une embellie dans les sondages, où il est un moment au coude-à-coude avec Joe Biden, Bloomberg s’effondre et Andrew soutient, la mort dans l’âme, l’ancien vice-président de Barack Obama. Mais il s’agit de virer Trump de Washington, et la concurrente d’Andrew aux primaires, devenu son amie, Kamala Harris, prend toute sa place sur le ticket et dans la campagne. Le 20 janvier 2021, Andrew et Evelyn sont en bonne place au Capitole pour l’investiture du binôme Biden-Harris. Mission accomplie.

New York Forward

Entiché des deux conseillers stratégiques de Michael Bloomberg et à la tête de son mouvement Humanity First, qui finance un essai de revenu de base et héberge son podcast où il interroge régulièrement des personnalités, Andrew poursuit l’aventure en se déclarant candidat à la primaire démocrate pour la mairie de New York, qui se tiendra le 22 juin 2021. Il obtient vite le soutien cathodique de Whoopi Goldberg et celui de l’étoile montante démocrate à la Chambre des représentants, Ritchie Torres. Le président de son comité de soutien s’appelle Martin Luther King, et il a défendu, dans les années 60, l’idée d’un revenu universel avec son père. Éradiquer la pauvreté, c’est leur rêve partagé, avec Andrew.

« 19,1 % des New-Yorkais vivent dans la pauvreté, et 41,3 % peuvent y tomber. La pandémie exacerbe cette réalité, encore plus dans les minorités. Pour mettre fin à la pauvreté à New York, je vais y lancer le plus grand programme de revenu de base de l’histoire des États-Unis », promet Andrew. Concrètement, il s’agit de distribuer 2 000 dollars par an aux 500 000 New-yorkais les plus pauvres, y compris s’ils sont sans-papiers, SDF ou ont déjà été incarcérés. Cela coûterait donc un milliard par an à la municipalité, qui compte lever des fonds auprès d’institutions publiques et de philanthropes pour monter ce revenu de base jusqu’à 5 000 dollars par an.

Andrew Yang a tellement de talent à convaincre que la plupart de ses concurrents envisagent eux aussi de lancer un revenu de base à New York, et, lorsqu’on l’attaque sur son choix de passer son confinement loin de la Grosse Pomme, il répond que sa mégalopole n’est pas le centre de l’univers et qu’il devait s’occuper, avec Evelyn, de son fils autiste. Le brillant entrepreneur d’idées a décidément réponse à tout, et ses yeux ne cesseront pas de scintiller.